Un des plus grands créateurs de tango, Enrique Santos Discépolo, disait de sa danse fétiche qu'elle était «une pensée triste qui se danse». En un siècle, le tango, né dans des réduits marginaux et douteux, est devenu le symbole du pays qui lui a donné le jour. Avignon lui rend hommage en invitant Ana Maria Stekelman.

Cela ne fait pas un pli. Le tango est à la mode. Il est même à l'heure de tous les festivals d'Europe. Zurich lui a consacré le sien en juin, Verbier lui fait une place, belle mais discrète, et Avignon lui offre la Cour d'honneur du Palais des papes. Avec notamment le très attendu Tango, Vals y Tango (desde el alma) de la chorégraphe Ana Maria Stekelman, une des figures de proue de la danse contemporaine argentine.

Un pas de deux impudent

Formée à l'Ecole nationale de danse de Buenos Aires par les maîtres que sont Paulina Ossona, Renate Schottelius, Luisa Grimberg et Cecilia Ingenieros, après deux ans de classe chez Martha Graham à New York, elle sera une interprète favorite de Oscar Araiz (directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève de 1980-1988), qui demandera son intégration dans le prestigieux Ballet contemporain du Théâtre municipal Sans Martin. Directrice du Ballet en 1993, enseignante, elle a déjà créé en 1991 sa compagnie Tangokinesis, s'intéressant en particulier aux rapports entre le tango et la danse contemporaine.

Mais qu'est-ce que le tango au juste? Vers la fin du siècle dernier, Buenos Aires était alors un campement d'ateliers improvisés et de «conventillos» – immeubles urbains divisés en chambres – peuplés par une multitude d'hommes célibataires. Marins, maçons créoles et étrangers, équarrisseurs et proxénètes se retrouvaient dans les bistrots et les bordels: on y buvait du vin et de l'eau-de-vie, on y chantait, on y dansait, on y jouait aux dés et aux boules. On s'y battait aussi. Le roi de ces bas-fonds, c'est le compadre. Mélange de gaucho et de délinquant sicilien, il devient le modèle de cette nouvelle société: rancunier, macho à souhait et bravache. Dans ce monde de malfrats, il a pour femme une prostituée: ensemble ils dansent une sorte de pas de deux impudent, provocateur et spectaculaire.

Reflet d'une société qui s'est structurée à partir d'éléments hybrides, le tango s'imprègne d'une musique née du croisement de rythmes créoles et étrangers, tandis que l'Argentin est enfant du métissage entre créoles, Italiens, Espagnols et juifs. La croissance tumultueuse de Buenos Aires, l'arrivée de millions d'êtres humains remplis d'espoir et inévitablement frustrés, la nostalgie de la patrie lointaine, le ressentiment des natifs envers ces immigrés, le sentiment d'insécurité et de fragilité dans un monde qui se transforme à une vitesse vertigineuse, l'absurdité de la vie, une certaine anarchie, tout ceci est manifeste dans la métaphysique du tango. Mais il y a surtout dans le tango un ressentiment érotique et une manifestation du sentiment d'infériorité du nouvel Argentin. Mécontent, il porte en lui une colère latente et son caractère emporté lui vient de sa peur du ridicule. Cette mauvaise humeur lui colle comme une deuxième peau. C'est ce qui fait du tango une danse introvertie. D'où la force de son caractère spectaculaire.

Si le tango est à l'origine le fait de quelques musiciens, de simples gens qui s'improvisent danseurs au son d'une guitare, d'un violon, d'une mandoline ou même d'un harmonica, c'est l'apparition du bandonéon qui distinguera pour toujours le tango par son caractère dramatique et profond. Quittant les bastringues, le tango conquiert alors Buenos Aires, puis le reste du monde, incarnant le caractère de l'Argentine: nostalgie, tristesse, drame, rancœur.

Pour Ana Maria Stekelman, c'est justement le mélange hybride du tango qui justifie le syncrétisme qu'elle pratique dans ses choix esthétiques: mettre ensemble ce qui suppose: l'intellectuel/le populaire, le masculin/le féminin, l'immobilité/la vitesse, la rigidité/l'abstrait, la valse/le tango. S'appliquer à faire la somme des traditions locales et du monde entier, ainsi que Borges définissait l'identité argentine.

La retenue du sentiment

Mais ce qui intéresse avant tout la chorégraphe, c'est la nature asymétrique du tango, malgré l'opposition suggérée entre l'homme et la femme. Proche de l'esprit le plus profond du tango, elle choisit la retenue du sentiment. Travaillant avec dix danseurs et dix bandonéistes, Ana Maria Stekelman, joue dans Tango, Vals y Tango sur les couleurs du mouvement: la clarté de la valse, symbolique de pureté. Mais une valse telle quelle a été assimilée par la culture populaire argentine, fusionnant avec le tango de Buenos Aires, puis les couleurs foncées de Piazzolla pour le caractère nocturne du tango. Pour reprendre les mots de l'artiste, le rythme du deux fois quatre résonnera dans le sud de la France…

Tango, Vals y Tango (desde el alma), chorégraphie et mise en scène: Ana Maria Stekelman, Cour d'honneur du Palais des papes, Avignon, du 28

au 31 juillet. Rés.: 0033 4 90 14 14 14.