Par tous les papes d'Avignon, quelle déconfiture! On se disait pourtant que Jean-Louis Benoit et Philippe Torreton, respectivement metteur en scène chevronné et jeune loup du théâtre, allaient porter haut la bannière du Festival. Qu'ils feraient l'un et l'autre fructifier le bel héritage de Jean Vilar, façon Théâtre populaire dont ils se réclamaient (voir le Samedi Culturel du 10 juillet). Ils avaient un projet digne de ces mânes-là: jouer Henry V, pièce qui tresse des lauriers au monarque éponyme et qui raconte comment ce jeune guerrier sut cueillir à froid la fine fleur de la chevalerie française à Azincourt en 1415.

Pour 800 000 francs suisses – la production de la Cour d'Honneur la moins coûteuse de l'histoire du Festival, dixit Philippe Torreton – une quinzaine de comédiens devaient enflammer 2000 spectateurs. Mais non… la malédiction qui veut que trois spectacles sur quatre joués ici finissent aux oubliettes a encore frappé. Faute d'avoir été sous-tendu par une vision forte, ce Henry V façon Ivanoé – beau roman de Walter Scott écrit au XIXe – sombre, corps, âme et cuirasse, dans l'insignifiance.

Cet échec, rien ne l'annonce pourtant au départ. Il est 22 h 05, les projecteurs baissent pavillon, un papillon bat furieusement de l'aile, puis c'est la nuit, une poignée de secondes… Sur le plateau immense, un halo de lumière virevoltant joue alors avec la muraille miniature à créneaux et à tourelles dressée au centre de la scène. Aux avant-postes, dans un cercle lumineux – forme circulaire pour rappeler sans doute l'esthétique du Globe, le théâtre de Shakespeare – une diablesse à crinière rousse, petite cousine de Jiminy Cricket, harponne avec ses mains en pattes d'araignée le public. C'est Laure Bonnet (bon pied, bon œil et belle voix), jouant à elle toute seule le chœur qui en 1600, année où Henry V est publié pour la première fois, est chargé d'opérer les jointures entre les actes et d'assumer les limites de l'art théâtral. «Suppléez à nos imperfections par vos pensées/Divisez chaque soldat en mille,/Et créez une armée imaginaire», demande-t-elle au public.

Apparaît alors dans la version de Jean-Louis Benoit une drôle de soldatesque, bourlingueurs de taverne qui, comme souvent chez Shakespeare guinchent, grincent et grognent. Ils sont au pied d'un lit à baldaquin, qu'un rideau rouge protège des indiscrétions. Un coup de botte plus tard, un beau gosse tombe de ses draps. C'est un va-nu-pieds angélique, un voyou de poète, qui en deux temps trois bonds file déjà dans le lointain. C'est Henry V lui-même qui fait ses adieux à sa vie de noceur, pour sauter sur son trône – un tabouret dans l'esthétique farces et attrapes de Jean-Louis Benoit.

Ce préambule est le meilleur du spectacle. L'esthétique se profile fermement, c'est celle du théâtre populaire, à la Jean Vilar. On parle de préférence face au public, au premier plan, histoire de jouer la carte de la proximité. On soigne la mise en espace, le tableau de groupe, histoire de définir à grands coups de pinceaux les rapports de force. Ce parti pris était digne, restait à lui donner une profondeur de champ, une épaisseur de signification. Et c'est là que tout se complique. Parce que le metteur en scène – couronné il y a deux ans d'un Molière pour Les Fourberies de Scapin à la Comédie-Française avec Philippe Torreton dans le rôle du farceur – tombe dans le panneau de la simplification, à force de viser la simplicité. Et dans celui de l'anecdote, à force de draguer le public. L'anecdote, c'est par exemple ces morceaux de vie, paillards sur le papier, qui tournent sur scène à la gauloiserie – du sexe, mais triste, de la castagne, mais molle. La simplification, c'est cette parodie de la cour française, certes inscrite dans le texte, mais ici tellement attendue qu'elle finit par réduire le conflit à quelques hoquets de coq à l'agonie.

Le résultat de cette mise à plat: l'épopée et son souffle barbare, le vertige des ambitions ou encore l'humanité violemment bouffonne de l'univers shakespearien, toutes choses qui font que Shakespeare nous parle, sont rayés de la page. Au point de souligner d'ailleurs les faiblesses de la pièce. Bien qu'adapté au cinéma par des carrures comme Laurence Olivier en 1944 et Kenneth Branagh en 1989, ce texte patriotique et apologétique n'a pas la même envergure que d'autres œuvres historiques comme Richard III ou Henry IV.

Et Philippe Torreton, dans le rôle-titre? Cet acteur, simplement émouvant de désarroi et de sursauts dans des films comme Capitaine Conan ou Ça commence aujourd'hui, brûle du seul feu sacré de la soirée. Parce qu'il dépasse de très loin l'anecdote et parce qu'il joue chaque situation le corps aux abois, tour à tour soudard ou royal, fleur bleue ou galopin. Mais cette performance, si épatante soit-elle, surtout dans la première partie, ne suffit pas à donner son style au spectacle. Et comme l'on dit parfois que le style c'est l'âme…

Avignon. Palais des Papes, jusqu'au 17 juillet, à 22 h, tél. 0033/490 14 14 14