Les Francofolies de La Rochelle rayées de la carte festivalière depuis hier matin. Le Festival lyrique d'Aix-en-Provence, partiellement ouvert, mais en sursis jusqu'à vendredi. Et le Festival d'Avignon suspendu et malmené comme jamais depuis sa création en 1947. Le mouvement des intermittents, qui refusent le protocole d'accord du 26 juin destiné à réformer leur assurance chômage, est bien l'incendie prédit. «C'est la première fois que la protestation se propage avec cette force et cette étendue en France», note Lucien Attoun, Monsieur théâtre de France Culture depuis plus de trente-cinq ans.

Dépression, exultation, mutilation. Le Festival d'Avignon vit les jours les plus dramatiques de son histoire. Avec des euphories nocturnes qui font oublier les rages du jour. Dans la nuit de mardi, on a assisté à ce qu'on n'avait jamais vu ici, même en 1968, lorsque Jean Vilar, le fondateur, affrontait la colère des enfants terribles du mois de mai: 400 à 500 intermittents, joues tendres pour beaucoup, venus de toute la France manifester mardi dans la cité papale (voir LT du 9 juillet), ont fait trembler la romantique place des Carmes. Explosion de joie, comme si la révolution était à portée de main. Les raisons de cette clameur insensée? L'assemblée générale du festival in, qui est au théâtre ce que la Ligue des Champions est au football (une trentaine d'équipes dotées de moyens substantiels et sélectionnées dans la programmation officielle), venait de dire «oui» à la reconduction de la grève pour mercredi, sans préjuger de la suite.

Dérisoire? Peut-être. Mais pour les intermittents révoltés, qui se voient mourir à cause d'un «accord scélérat», cette décision-là était plus qu'une victoire. C'était le symbole de la solidarité du monde du spectacle. Le gotha du théâtre français, acteurs, régisseurs et direction (plus de 600 personnes) ne venait-il pas d'apporter son soutien à la cause. Et qu'importe alors que la metteuse en scène Ariane Mnouchkine, sainte mère combative de la scène francophone, se soit abstenue, entraînant dans sa décision les 70 membres de sa troupe, le Théâtre du Soleil. «Traîtresse, lâchera d'ailleurs un manifestant. Elle a oublié d'où elle venait.»

Liesse victorieuse donc place des Carmes. Feu d'artifices comme un 14 juillet. Feu de paille en vérité. C'est que la confusion ici va l'emporter dans les jours qui viennent. C'est que la solidarité du milieu théâtral est en réalité fragile. Si les techniciens et les artistes du in ont bien fait grève mercredi; s'ils devaient se réunir de nouveau hier soir pour une nouvelle assemblée générale; si Bernard Faivre d'Arcier, directeur du festival tente encore de retarder l'échéance fatale, l'annulation pure et simple du prestigieux rendez-vous, le off, lui, qui attire 600 000 spectateurs sur trois semaines et rassemble cette année près de 600 compagnies, semble décidé à jouer envers et contre tout. Une partie du moins. Motif: ces troupes, dont beaucoup sont à peine subventionnées, ont tout misé sur Avignon. Ne pas répondre «présent» sur les scènes qu'elles ont louées à grand prix, c'est se priver des retombées de la manifestation (1500 programmateurs font leur marché à Avignon) et courir à la faillite pour beaucoup.

Bref, Avignon se découvre schizophrène, entre le bloc du in qui n'a pas levé le rideau mercredi et une myriade de troupes off décidées à satisfaire dès aujourd'hui les amateurs qui affluent, malgré l'incertitude. Et c'est un spectacle déroutant que de voir les acteurs du off distribuer leurs tracts à l'amateur, comme si de rien n'était. Marie-Josée Roig, maire UMP (majorité présidentielle) et présidente du conseil d'administration du festival, déclarait d'ailleurs dans La Provence de mercredi: «Je me battrai jusqu'au bout pour que le festival soit maintenu, même abîmé.» Et Michel Chirinian, son adjoint à la Culture, d'expliquer: «Annuler le festival, c'est comme si on privait de la fête de Noël les marchands de cadeaux. Cela aurait des effets dramatiques sur l'économie locale.»

Conséquence: le festival doit se dérouler, coûte que coûte, pour Madame la maire. Ecrivain suisse et directeur du département fictions de France Culture, Bernard Comment, de passage hier à Avignon, rappelait le poids du contexte politique: «Les élections régionales sont pour le printemps prochain et Jean-Marie Le Pen est annoncé candidat dans la région de la Provence-Côte d'Azur. Marie-Josée Roig ne peut se permettre de fâcher les commerçants de sa ville, qui sont un électorat fragile.»

Scénario plausible alors. Le festival off aura lieu, même tronqué. Quant au in, il risque de boiter bas. Son annulation pourrait même lui valoir une longue traversée du désert. Comment en effet compenser le manque à gagner, 2,5 millions d'euros correspondant aux 100 000 billets vendus et plus. Patron du Théâtre de Vidy à Lausanne, le Français René Gonzalez, lui, oppose d'autres chiffres à cette comptabilité festivalière: «Bien sûr qu'Avignon s'en remettra! En revanche, si l'accord sur la réforme de l'assurance chômage des intermittents est appliqué, 20 000 intermittents sur 100 000 seront éliminés du système. C'est ce qu'on appelle un licenciement collectif. Et c'est la mort de centaines de foyers de créations à travers la France.»