Festival d’Avignon

A Avignon, le souffleur sort de l’ombre

Cloître des Carmes, le public fait un rêve. Avec «Sopro», l’artiste portugais Tiago Rodrigues célèbre magistralement les anges gardiens du théâtre. Sur scène, cinq acteurs magnétiques et Cristina Vidal, souffleuse depuis 1978

Et si le théâtre passait à la trappe? Si les rideaux tombaient, les uns après les autres, comme par épidémie, pour ne plus jamais se lever, faute d’argent, d’intérêt, d’amour? Qui resterait-il alors pour témoigner d’un art très ancien de se rassembler et de se confronter aux monstres qui nous habitent, de mettre des mots sur ce que nous ne savons pas dire? Cristina Vidal serait de ces témoins.

Qui ça? Cristina Vidal, souffleuse depuis le 14 février 1978 au Teatro National Dona Maria II, splendeur naufragée au cœur de la ville la plus mélancolique du monde, Lisbonne. Au cloître des Carmes, justement, elle entre en scène à 22h10, pâle comme la taupe arrachée à sa tanière, sans fard ni atours, comme une nonne qui saurait que la grâce n’est pas dans la lumière.

La mémoire de l’ombre

Si elle est là, sous les étoiles, devant 500 spectateurs déphasés d’abord, bouleversés bientôt, si elle est là, donc, dans la tramontane qui musarde, c’est que l’artiste portugais Tiago Rodrigues, 40 ans, l’a voulu. Pour elle, grâce à elle, il signe Sopro, le spectacle peut-être le plus pur, le plus spirituel, le plus émouvant de cette édition du Festival d’Avignon. Ce metteur en scène puise à la source l’eau vive qui régénère la scène, dans By Heart par exemple ou Antoine et Cléopâtre récemment au Forum Meyrin.

Devant vous, donc, Cristina Vidal, brochure dans les mains, comme il se doit. Elle arpente le plateau où poussent ici et là des herbes sauvages, où surnage – c’est le vestige d’un mélodrame – une méridienne rouge. Elle prend ses marques. Mais ne comptez pas sur elle pour faire sa Isabelle Huppert. Elle ne parlera pas, elle soufflera, à vue, certes, mais comme dans son antre. Cinq comédiens la rejoignent. C’est par leur bouche que va passer sa mémoire.

Fillette, dans le trou du souffleur

On entend ainsi qu’elle a commencé le 14 février 1978; que, fillette, elle a découvert le théâtre dans le trou du souffleur, grâce à une tante qui travaillait au guichet; qu’elle s’habille pour être invisible. Ces bribes, ce ne sont pas seulement les siennes – Tiago Rodrigues raconte avoir interviewé machinistes, caissières et acteurs du Teatro Nacional pour composer sa partition. Mais peu importe, pour nous, ce sont les siennes, à jamais. Sur la scène, le quintette rejoue la genèse de Sopro, la surprise de Cristina quand Tiago Rodrigues, directeur depuis trois ans du Teatro Nacional, lui fait part de son projet. Elle refuse, vacille sur ses convictions, dit oui, mais à condition de rester une ombre.

Bonheur de la doublure

C’est ce qu’elle est, une doublure en voie d’effacement qui marmonne le texte, qui raccommode à vue quand les mailles du drame se déchirent. Cette soirée lointaine par exemple où l’actrice qui dirige le théâtre suspend sa tirade, incapable de basculer sur le vers qui suit. Son ange gardien derrière le rideau a beau lui souffler la suite de la tragédie, elle reste mutique. Tache dans les poumons, diagnostiquera bientôt un médecin. Le cercueil sera fabriqué avec des planches du théâtre.

Si Sopro magnétise, c’est qu’il est humecté de lumière et de tendresse – tendresse vigoureuse, la seule qui vaille, et fraternelle. Des acteurs superbement désarmés, c’est-à-dire présents, délivrent les histoires qui les hantent. Tout contre eux, Cristina est leur respiration, leur talisman, leur mémoire.

Mais sa présence a une autre portée. La fiction du soir n’est-elle pas ce havre unique, où on reprend son souffle? Où des poètes offrent une perspective au capharnäum du jour? C’est tout le théâtre qui est en soi un souffleur. Cloître des Carmes, la souffleuse et la tramontane font cause commune: elles vous emportent.


Sopro, Avignon, cloître des Carmes, jusqu’au 16 juillet; Festival d’Avignon

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