Qui n’a pas rêvé de rembobiner la pelote de sa vie pour la rejouer sur de meilleures bases? Qui n’a pas souhaité marcher la tête à l’envers pour ne jamais perdre de vue le ciel? Au Festival d’Avignon, le Sud-Africain William Kentridge, 55 ans, examine ces scénarios dans un spectacle renversant, à la croisée du questionnement scientifique et de la rêverie métaphysique.

Le sujet? Le temps, comme mesure de toute existence bien sûr, mais aussi comme outil de domination et d’aliénation. Le propos pourrait être grave. Il l’est, mais à la manière d’un vieil oncle inventeur de machines affolantes. Dans Refuse the Hour, William Kentridge joue avec les matières qui sont les siennes, la page blanche et le fusain, les pellicules du cinéma d’antan, les cartes de son enfance marquée par le colonialisme, mais aussi de drôles d’engins tout en roues et manivelles. Comme à son habitude, il a veillé à l’entourage: en amont, il a beaucoup échangé avec le physicien Peter Galison; pour préparer la traversée, il a réuni autour de lui dans sa maison de Johannesburg la chorégraphe Dada Masilo, le compositeur Philip Miller, la scénographe Sabine Theunissen, la vidéaste Catherine Meyburgh et quelques autres. Refuse the Hour est une équipée collective.

La scène, c’est justement une émanation du studio de Johannesburg. Chemise blanche sur torse patricien, Kentridge y règne, avec à main gauche un petit bureau, celui même où il dessine. A main droite, une demi-douzaine de musiciens forment une fanfare euphorisante, escortée par deux cantatrices. En toile de fond, des projections – burlesques façon Méliès ou méditatives. William Kentridge attaque sa matière avec l’histoire de Persée. Il raconte comment le jeune héros fait tout pour échapper à un oracle qui a prédit qu’il tuerait son grand-père, le roi Acrisios. Persée participe à un lancer du disque. Et, damnation, son projectile frappe le souverain, dont il ignorait la présence.

Cette légende est le signe sous lequel se déploie Refuse the Hour. Car s’intéresser au temps, c’est aussi dans la perspective de Kentridge, interroger la notion de fatalité. Deux autres histoires hantent le spectacle: celle de Paris uniformisant en 1859 l’heure de toute la France, grâce à un système de tuyaux pneumatiques; celle de l’Afrique du Sud soumise à la loi des aiguilles occidentales et obligée de renoncer à celle du zénith. Dans une explosion carnavalesque, musiciens et chanteuses réclament: «Rendez-nous notre soleil!» Puis, William Kentridge lui-même fait tourner sur un socle circulaire une danseuse africaine menue et mutine; des mégaphones ont remplacé ses bras et l’une de ses jambes. L’art poétique de Kentridge est dans cette image: le porte-voix est le symbole de la revendication; mais aussi un écho, par le souffle, au système pneumatique parisien; et encore un instrument musical embouché par tous les interprètes.

Politique, le spectacle l’est, mais par la bande. Kentridge refuse la fatalité d’un ordre planétaire et le temps qui l’assied. Il est du parti des excentriques. Comme le Suisse Christoph Marthaler – même génération –, il révèle les blessures de la périphérie, mais les transcende en rythmes et en images irréductibles à un sens. En préambule du spectacle, des tambours et des cymbales collés aux cintres, la tête à l’envers, se mettent à jouer tout seuls. Le chant des antipodes?

Festival d’Avignon, jusqu’au 28 juillet. Rens. www.festival-avignon.com

«Rendez-nous notre soleil!» chantent les interprètes sur un air de fête et de colère