Keith Ridgway. En temps normal. Trad. de Philippe Gerval et de Victoria Wallace

Mauvaise Pente. Trad. de Philippe Gerval. Phébus, 298 p. et 334 p.

Les écrivains irlandais forment désormais une véritable école littéraire. Elle s'est beaucoup nourrie du «réalisme magique» cher aux auteurs latinos, et elle y a ajouté ses propres obsessions pour inventer une sorte de réalisme tragique: un singulier cocktail où la fiction se teinte de désespérance, et d'une amertume aussi poisseuse que les crachins de la mer du Nord. Si l'Irlande est aujourd'hui le pays du désarroi moral et de la confusion spirituelle, ses romanciers en sont les meilleurs témoins. Et sans doute les exorcistes.

Parmi eux, Keith Ridgway, né à Dublin en 1966, qui s'est d'abord imposé comme un maître de la nouvelle.

En voici douze, réunies dans En temps normal (Standard Time), un recueil au titre faussement rassurant. Car ces récits plongent dans des eaux toujours troubles, sur lesquelles on s'embarque avec, pour seule certitude, celle de faire naufrage: si Ridgway sait capter la petite musique des jours ordinaires, il sait aussi en dévoiler la part de folie, «cette terreur insidieuse qui ne nous quitte jamais». Une terreur que l'Irlandais met en scène en décrivant des ruptures, des malentendus, des destins qui ne se raccrochent plus à rien et qui basculent tragiquement dans les gouffres.

Un enfant, rescapé d'une noyade accidentelle, se souvient des quelques secondes où la mort a failli l'engloutir. Un homme vient de plaquer son amant dans les dédales de Dublin, et il découvre – trop tard – qu'il n'est plus qu'une ombre «exclue d'un trait de sa propre histoire». Un autre, homosexuel lui aussi, rencontre dans un parc un inconnu qui prétend avoir eu jadis une aventure amoureuse avec lui: on ignore jusqu'au bout s'il dit vrai, ou s'il est l'incarnation d'un fantasme. Une femme doit entrer d'urgence à l'hôpital et sa vie, soudain, ne se résume plus qu'à quelques vêtements qu'il faut jeter dans une valise. Une autre femme, un peu fêlée, va se confesser à un prêtre, pour lui raconter que la Vierge ne cesse de la harceler chaque nuit dans ses rêves. Deux garçons se déchirent et, parce qu'ils ne parlent pas la même langue – l'un d'eux est Allemand –, ils feignent de réduire leur brouille à une querelle de vocabulaire.

Chaque fois, ce sont les mêmes équivoques, les mêmes clashes de l'âme, les mêmes inquiétudes et les mêmes ténèbres intérieures que dévoile Ridgway, lorsque ses personnages se heurtent au désamour et au mal de vivre. Il y a beaucoup d'histoires gay dans ces nouvelles mais la drague y est toujours triste, comme si le bonheur était une blague inventée par un Dieu cruel: l'auteur de Puzzle est un chorégraphe du fiasco. A Simenon, il emprunte ses ambiances de couvre-feu et, à Pasolini, ses scénarios pour enfants maudits. Avec cette conclusion: «Pas d'explications, pas de fins heureuses ou, si par hasard il y en a, je ne figure dans aucune.»

C'est de la même encre que s'est écrit le premier roman de Ridgway, Mauvaise Pente (The Long Falling), qui ressort dans la collection de poche Libretto chez Phébus. Il y pleut beaucoup: de l'eau en rafales et des larmes en trombe. Grace, l'héroïne, est une femme aux abois qui moisit dans une ferme paumée, tout droit sortie des Hauts de Hurlevent. Jadis, son jeune fils est mort, emporté par un torrent en crue. Inconsolable, elle s'est réfugiée auprès de son second fils, Martin, qui vient de la quitter parce qu'il aime les garçons et parce qu'il veut refaire sa vie à Dublin, loin des regards accusateurs de la cambrousse irlandaise. Reste le mari, un pochard brutal qui a un meurtre sur la conscience: l'été précédent, il a fauché une gamine avec sa voiture, en rentrant de beuverie. Il finira de la même manière. Mais, cette fois, c'est Grace qui est au volant… Un roman superbe, qui ne s'enlise jamais dans le pathos: Ridgway orchestre ses drames en sourdine, sur cette «mauvaise pente» où glissent les naufragés, avant de sombrer corps et âme.