C’était en avril, nous étions, à la rubrique Culture du Temps comme ailleurs, encore sonnés par ce réel entièrement «covidisé». Comme antidote, il fallait se projeter dans l’avenir: «Et si on organisait pour l’été un palmarès des meilleurs polars?», la phrase est sortie dans une de ces visioconférences qui constituaient le clou de nos journées. En trois secondes, l’affaire était entendue. Il faut dire que depuis le succès rencontré par «Les 50 meilleurs livres en langue française de 1900 à aujourd’hui», les palmarès ont la cote à la rédaction.

Cette fois-ci donc, les romans policiers. Il nous fallait un jury ad hoc, des spécialistes mais pas non plus des fanatiques, prisonniers de chapelles crispées et surtout obscures. Des passionnés tout simplement. Un petit commando, quatre, cinq personnes, pas plus. Dans l’équipe, nous avions Mireille Descombes qui suit l’actualité des polars avec un goût avoué pour les auteurs du Sud et les Scandinaves et qui tient le blog Polars, Polis et Cie; Nicolas Dufour qui en plus d’être «Monsieur Séries télé» ne manque aucun Stephen King; et moi-même, qui m’occupe des pages Livres et qui coanime les Ateliers du polar Fondation Jan Michalski-Le Temps à Montricher.

Découvrez notre classement

Emotions du printemps

Manquaient des experts extérieurs. Et là, comme quand on organise une fête chez soi, on espérait qu’ils diraient oui. Stéphanie Berg, chargée du rayon polars à Payot-Pépinet Lausanne, et Cédric Ségapelli, du blog Mon roman? Noir et bien serré!, ont répondu au quart de tour avec un enthousiasme qui nous a émus. Il faut dire que, dans le climat de ce printemps pénible, l’émotion montait vite.

Après, il a fallu commencer tout de suite à faire des choix. De nombreux allers-retours d’e-mails plus tard, nous avons convenu de commencer par les polars européens. «Comme ça, on pourra faire après les polars américains (du Nord et du Sud), les polars africains…», a dit l’un d’entre nous. C’était bien vu. Commencer par l’Europe nous paraissait aussi la moindre des choses.

Géants historiques

Restait à décider de la période. Plusieurs allers-retours par e-mails plus tard, nous nous sommes mis d’accord sur la tranche 1980-2020. Parce que 1980 est «l’an zéro de notre monde contemporain», comme l’indique l’excellente revue Etudes de lettres de l’Unil dans son tout récent numéro précisément dédié à cette année-là. Et parce que dans le monde du roman policier, cela permet de laisser de côté les géants-géantes historiques forcément écrasants-tes (Agatha Christie, Conan Doyle, Georges Simenon, Raymond Chandler, etc.), de se concentrer sur l’après-bouillonnement de la fin des années 1960 et des années 1970 qui a vu les paradigmes du genre bouger sur leur socle (plus littéraire, plus social, etc.). C’était aussi saluer la présence de plus en plus forte des autrices et des personnages féminins dans un genre jusqu’ici trop masculin. Et puis quelqu’un a dit qu’après «on pourrait faire les meilleurs polars des pionniers du genre puis ceux d’avant-guerre, ceux de la préhistoire, etc.». C’était encore bien vu.

Acte d’autorité

Cela étant posé est venu le moment où chaque juré a pris un ton très précautionneux, presque universitaire, pour poser la question fatale: «Est-ce que l’on ne prend en compte que les romans policiers stricto sensu, avec un enquêteur-trice, ou alors on ouvre plus largement au roman noir tout en faisant attention à ne pas intégrer les thrillers trop estampillés thrillers?» A ce stade-là des débats, il fallait faire acte d’autorité. Nous serions larges. Parce que le plus grand plaisir des écrivains est de mélanger les codes pour en inventer de nouveaux. Et que les lecteurs aiment ça.

Nous tairons la teneur des débats si ce n’est qu’ils ont été empreints d’une bonne humeur éclatante. Il a bien fallu faire quelquefois des sacrifices déchirants, mais il y avait toujours quelqu’un pour rappeler que ces palmarès étaient, par essence, déchirants.

Bonne lecture!