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Nous avons testé le premier film interactif moderne

Le NIFFF a dévoilé «Late Shift», film dont l’intrigue est déterminée par les votes des spectateurs sur leurs téléphones. Un divertissement plaisant. Ce constant scrutin de fiction suscite une large palette d’attitudes

La salle est modeste, 150 places, mais elle était pleine à craquer, une première pour la nouvelle section suisse du Festival du film fantastique de Neuchâtel. Jeudi soir, après quelques représentations à Zurich, le NIFFF a dévoilé «Late Shift», le premier film interactif moderne, réalisé par le Zurichois Tobias Weber. L’histoire se développe selon les votes des spectateurs sur leurs téléphones.

Produit avec la TV publique alémanique, «Late Shift» a été tourné à Londres, en anglais. C’est une classique histoire de braquage. Un étudiant fasciné par les probabilités paie ses cours en surveillant un parking. Il est enlevé par une petite frappe membre d’un groupe qui s’apprête à contrarier la vente d’un bol chinois de la dynastie Ming, d’une valeur considérable. Le gardien de parking est embarqué dans le casse malgré lui.

On vote en tapotant sur son téléphone

Pour le spectateur, la technologie du «control movie» apparaît simple. On télécharge auparavant ou dans la salle une application dédiée. Le cinéma est équipé de wifi. Pendant le film, l’app, écran presque noir en pause, s’anime avec deux ou trois boutons lorsqu’il s’agit de faire un choix: «oui», «non», «étrangler ce type» – pour le faire parler –, «rester calme» ou «contredire l’interlocuteur».

Le rythme est varié: on peut être sollicité à intervalles de 8 secondes environ, parfois pour confirmer la première option, ou passer trois minutes sans demande. Pendant les secondes durant lesquelles le public vote, on voit au bas de l’écran une petite barre de progression. Le caractère impressionnant de la technologie réside dans sa fluidité: il n’y a pas une fraction de seconde de latence entre le vote et son effet, la scène suivante.

180 scrutins en un film

Les scrutins ne manquent pourtant pas. Durant un peu moins d’1h30, il y en a 180. Pour offrir l’ensemble des options, les fichiers exploités représentent plus de quatre heures. Il y a sept fins principales, et le nombre de possibilités totales est étudié par l’équipe du film: elle a conçu un logiciel pour cela, mais à la dernière tentative en date, il a crashé.

On se prend vite au jeu du vote en direct devant son film. Les états d’âme varient: un temps, on opte pour les choix les plus actifs, ensuite on temporise. On peut se montrer un brin sadique en voulant privilégier à chaque fois la piste la plus embarrassante pour le héros. Ou l’on peut vivre son moment fleur bleue. On s’amuse à voir les résultats de la majorité, même si certains choix paraissent évidents: comment ne pas tapoter «oui» à la proposition d’embrasser la belle braqueuse asiatique, May? Au reste, la manipulation du téléphone au service de la fiction a ses bienfaits: on n’a pas observé de lectures intempestives de messages pendant la projection.

Serait-ce une fumisterie?

L’efficacité du système de choix et ses effets poussent bien sûr au doute: tout cela n’est-il pas une vaste fumisterie? Tobias Weber réplique: «Venez à une autre séance, vous verrez.» Défi non vérifiable à ce stade. Le film sort à l’automne en Susse romande. Dans la discussion face au public, Tobias Weber rappelle les balbutiements du cinéma interactif, comme le Kinoautomat des années 1960 – il fallait alors changer la bobine selon les desiderata du public. Il précise que malgré les nombreux choix, certaines scènes arrivent quoiqu’il survienne, pour structurer le récit.

Tout en nuançant l’importance de l’artifice – «ce sera une possibilité parmi d’autres, ce n’est pas l’avenir du cinéma» –, il dit son espoir de voir la technologie ainsi mise au point se répandre. Par nature réticente au DVD, cette technique se prête bien aux applications. On peut acheter le film avec ses options sur Android et iOS, et il arrivera sur les plateformes telles qu’Apple TV.

Un bon film, ou non?

Au final, avec les réflexions de circonstance du héros sur la prévisibilité, ou non, des choix de vie, «Late Shift» représente un divertissement soigné. On se surprend toutefois à se dire qu’aucun grand film du septième art n’aurait pu être construit de cette façon. Et au fil des votes, lorsqu’un scrutin important a lieu – faut-il approuver ou provoquer May? –, on sourit en entendant les râles de la minorité mécontente («Ah, les salauds!», rouspète un voisin). C’est bien un film suisse.


Le NIFFF 2016

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