Roman

Avraham B. Yehoshua à l’écoute de la musique et d’une âme féminine

Dans «La Figurante», l’écrivain israélien se glisse dans la peau d’une femme, Noga, une musicienne qui observe avec tendresse et amertume les errances d’Israël et celles de sa propre vie

Un citoyen qui n’a cessé de descendre dans l’arène, depuis quatre décennies. Un romancier de haut vol qui, dans ses livres, prend ses distances avec ses engagements politiques pour arpenter le monde intérieur, dans ses dimensions les plus secrètes. Avec Yehoshua, on touche le cœur même de la littérature israélienne: aux côtés d’Amos Oz et de David Grossman, l’auteur de La Figurante, qui vient de paraître chez Grasset, a su, face à la confusion de son époque, préserver la part du rêve afin que l’écriture reste un flambeau d’espérance. Et lorsqu’il prend part au débat public, Yehoshua «le taurillon» en appelle très régulièrement à la réconciliation entre Juifs et Arabes.

Un peu comme en Suisse

Dans un entretien publié par le magazine Télérama en octobre dernier, il a expliqué pourquoi il était désormais favorable à la création d’un État unique et binational qu’il considère comme une étape, comme une transition pouvant déboucher sur deux États séparés. «Autrefois, dit Yehoshua, l’ennemi – Égypte, Syrie, Jordanie – était extérieur et on pouvait le combatte. Aujourd’hui, l’ennemi est à l’intérieur, un ennemi arabe et un ennemi juif: pas seulement les Palestiniens des Territoires occupés mais les Israéliens qui pensent qu’il faut entrer encore davantage dans ces territoires et les occuper pour l’éternité. Je ne dis pas qu’un État binational est idéal, mais il n’y a plus d’autre choix. Pourquoi ne pas agir étape par étape, avec des cantons et des régions, un peu comme en Suisse, peut-être arriver à deux États mais en passant par un État binational?» Son espoir? Une intervention forte de l’Europe, afin qu’elle réunisse les deux parties et parvienne à «faire cesser la paralysie» en pesant de tout son poids.

Orientaliste

C’est dans une Jérusalem encore presque céleste qu’est né Yehoshua, en 1936, au sein d’une famille séfarade. Comme Rivline, le héros de La Mariée libérée – traduit en 2003 chez Calmann-Lévy –, son père appartenait au petit cercle des orientalistes de la ville, des humanistes venus des quatre coins de l’Europe. Ce qu’ils voulaient, c’était connaître en profondeur leurs voisins arabes, les comprendre à travers leur patrimoine culturel afin de vivre en harmonie avec eux. «Mon père a consacré une douzaine d’ouvrages à Jérusalem. Bien que je n’y réside plus, elle est toujours présente dans mes romans et c’est sans doute dans cette ville que je puise l’énergie de mon écriture», raconte Yehoshua, qui vit aujourd’hui à Haïfa entre mer et montagne, dans une maison où son épouse psychanalyste a longtemps reçu ses patients et où il écrit chaque matin sans craindre d’être dérangé. «Je ne m’isole jamais pour travailler, dit-il, je maintiens une vie de famille normale avec mes enfants et mes petits-enfants. L’écriture est une occupation comme une autre, elle n’est pas prioritaire si d’autres obligations s’imposent.»

Beauté

Yehoshua a commencé à écrire des nouvelles et des pièces de théâtre pendant son service militaire mais ce n’est qu’après un long séjour à Paris – entre 1963 et 1967 – qu’il s’est frotté au roman, alors qu’il enseignait à l’université de Haïfa. Son œuvre? Une dizaine de titres qui forment une tapisserie subtile où le motif intime se mêle constamment à l’Histoire, où les questions existentielles et éthiques sont toujours très concrètement enracinées dans le contexte politique pour montrer comment quatre décennies de guerres ont bouleversé la vie spirituelle, les émotions et les amours des Israéliens comme des Arabes. «Avec tous ces conflits, notre littérature a gagné beaucoup de vitalité. Le plus important, pour nous, c’est d’analyser les rapports humains et le devenir des sentiments dans un pays livré à la peur et à l’instabilité», explique le romancier. Et au détour de Rétrospective – traduit en 2012 chez Grasset –, il donne une autre clé de son travail: «Par l’art, nos faiblesses et nos humiliations se transforment en beauté.»

Harpiste

Avec La Figurante, Yehoshua ose – et réussit – le plus audacieux des paris: se glisser dans la peau d’une femme de 42 ans, Noga, une harpiste israélienne qui vit à Arnhem, aux Pays-Bas, où elle est l’un des piliers du Gelders Orkest. Si elle s’est exilée de sa patrie, ce n’est pas pour des raisons idéologiques mais parce qu’elle n’y trouvait pas de travail. Et, peut-être, parce qu’elle n’y avait plus sa place, comme si elle n’était qu’une «figurante» dissimulée derrière son encombrant instrument. Solitaire, totalement dévouée à la musique – source inépuisable de spiritualité –, «pétrie de rationalisme européen», bien qu’ancrée dans la culture judaïque, elle a été mariée à Ourya, une histoire d’amour inassouvie qui s’est brisée neuf ans auparavant, parce qu’elle refusait d’être mère.

Secrète

Cette Noga si attachante, si secrète, on la découvre au moment où elle répète le Concerto pour harpe et flûte de Mozart. Une préparation intense, qu’elle va brutalement interrompre pour revenir en Israël, sur la demande de son frère. Car leur vieille mère doit aller tester pendant quelques mois une maison de retraite de Tel Aviv, et il faut absolument que Noga occupe son appartement de Jérusalem afin que le propriétaire ne le récupère pas. La voilà donc de retour sur les lieux de sa jeunesse, dans un quartier désormais encerclé par des Juifs hyper-orthodoxes, tout de noir vêtus, aveuglés par «un fanatisme de plus en plus désolant».

Papillotes

Pendant qu’aux Pays-Bas on lui cherche un remplaçant pour jouer Mozart, Noga, privée de ce qu’elle a de plus cher au monde, devra se débattre dans le vieil appartement familial où deux gamins du voisinage, «papillotes tombantes», se faufilent parfois pour regarder la télévision – une façon, pour eux, d’échapper aux interdits religieux que leur imposent leurs parents. Confits en dévotion, barricadés derrière la Torah, ils sont devenus les maîtres de ce «quartier corbeau» de Jérusalem que Yehoshua dépeint comme un catafalque, en redoublant d’ironie et de sarcasmes. Quant à Noga, elle finira par dénicher un job de figurante dans des films de seconde zone, des documentaires où, plus que jamais, elle constatera qu’elle est devenue un simulacre, une pâle copie d’autrui et d’elle-même, un faux-semblant. Un fantôme contraint d’endosser des rôles insipides dans un pays où elle étouffe.

Nous ne sommes, tous, que des figurants d’une intrigue, sans que nous sachions si nous attendons une solution convaincante et crédible à la fin.

La mer

C’est la musique qui la sauvera, une fois encore. Rentrée aux Pays-Bas, Noga renouera avec sa harpe pour jouer La Mer de Debussy, merveilleux dialogue entre le vent et les vagues où, enfin, elle trouvera sa vraie place. «Cette mer rappelle la mère, et cette homophonie n’est pas sans signification», écrit Yehoshua, envoûté par la magie de cette symphonie qui permettra peut-être à son héroïne de se réconcilier avec ce qu’elle avait si farouchement refusé à l’époque de son mariage – la maternité.

Glissando

Subtil, délicatement musical, tout en Glissando symboliques entre la question de la filiation et celle de la procréation, entre la mémoire et l’identité, ce roman met en scène une femme au tournant de sa vie, prête à se libérer des spectres de son passé. Et si Yehoshua lui a fait jouer ce rôle de figurante, c’est aussi parce que c’est l’image même de notre condition. «Une métaphore de l’humanité», écrit-il. Et il ajoute: «Nous ne sommes, tous, que des figurants d’une intrigue, sans que nous sachions si nous attendons une solution convaincante et crédible à la fin.» Restent les jouvences de la musique, porte ouverte sur l’absolu, et, pour Noga, la promesse de pouvoir donner la vie. Seule riposte à une époque qui sème la mort, au Proche-Orient ou ailleurs.


Avraham B. Yehoshua, La Figurante, traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, Grasset, 399 p. ****

Publicité