Axel Kahn

Raisonnable et humain?

NiL Editions, 318 p.

Les dernières volontés pèsent lourd, surtout quand elles sont transmises par un père qui a choisi de mourir. Avant de se jeter d'un train, en 1970, Jean Kahn a laissé à son fils aîné, jeune médecin, un message énigmatique: «Sois raisonnable et humain.» Avant d'être brisé par l'effondrement de l'utopie de Mai 68, cet humaniste avait exercé sur ses trois fils – Axel, Jean-François, le journaliste, et Olivier, le chimiste – une influence intellectuelle importante. Trente-trois ans plus tard, le généticien assume cet héritage dans un essai passionnant. Il y reprend l'essentiel des thèmes abordés déjà dans Et l'Homme dans tout ça? Plaidoyer pour un humanisme moderne (lire le SC du 23.05.2000) mais dans une perspective plus personnelle.

Aujourd'hui, Axel Kahn est une figure importante et très visible de la recherche scientifique en France. Généticien, il dirige l'Institut Cochin et s'élève depuis longtemps déjà contre les coupes dans le budget de la recherche. Membre du Comité consultatif national d'éthique, il a aussi souvent pris position sur la question du clonage, sur l'euthanasie, sur les limites des avancées de la science. Généreux de sa parole, il intervient souvent dans les médias et a écrit plusieurs ouvrages de vulgarisation, dont Raisonnable et humain? offre la synthèse. L'injonction paternelle ouvre en effet sur des questions essentielles: quels sont les fondements de la raison? où sont les frontières de l'humain? Axel Kahn, «matérialiste évolutionniste», tente d'y répondre avec ses instruments de savant mais aussi avec sa sensibilité sociale, son humanisme de gauche, lui qui a été membre du Parti communiste jusqu'en 1977.

«La matière fut, elle engendra la vie qui se mit à penser et put dès lors s'interroger sur sa nature, ses mécanismes, voire même se donner les moyens de se transformer»: Axel Kahn remonte à l'origine des choses pour arriver à l'Homo sapiens, génétiquement très proche des chimpanzés et de la levure de boulanger, pourtant seul animal capable de «se poser la question de sa responsabilité sociale et morale […], s'efforçant de demeurer raisonnable et humain». Pour le profane, ce premier chapitre est très utile et permet de saisir les limites du déterminisme génétique dans les progrès technique et culturel.

On ne s'étonnera pas qu'un ouvrage qui assume le lourd legs paternel affronte ensuite le mystère de la mort et questionne le droit de disposer de la sienne et de celle d'autrui. Ce qui amène Axel Kahn, cet agnostique, à chercher à cerner les notions de liberté et de responsabilité dans un monde sans transcendance. Il aborde ainsi l'affaire du sang contaminé, le difficile dilemme de l'avortement thérapeutique, les droits des handicapés. Il revient également sur le clonage reproductif, qu'il ne diabolise pas, mais qu'il met en question: est-il légitime d'augmenter le pouvoir des géniteurs sur leurs descendants? Bref, le savant pose des questions actuelles de morale, jusqu'à se déclarer, à la fin de l'ouvrage, pour une parité hommes-femmes inscrite dans la loi.

«Sois humain» renvoie à la possibilité d'être «inhumain», une caractéristique de l'homme que «le précâblage hormonal rend permissif au Mal» comme au Bien, notions fondamentalement étrangères au monde animal. Il n'y a pas lieu de «croire» en la science: son objet est de rechercher «le Vrai ou du moins le probable», sûrement pas de dire «le Juste et le Bon». Elle est au service de l'homme et non du profit. Le rôle de la recherche est d'élaborer les conditions d'un monde plus juste. L'Occident vit dans des «îlots de prospérité», mais ils ne sont pas éternels dans un monde de misère car «un jour vient où l'inacceptable n'est plus accepté». A l'orée de la soixantaine, ce chercheur enthousiaste et infatigable avoue pourtant une certaine lassitude devant «l'histoire qui se dessine» et qu'il n'aime pas trop. Dans la «lettre au père» affectueuse qui clôt le livre, il assume qu'il faut parfois renoncer à être raisonnable pour être vraiment humain, c'est-à-dire solidaire.