En yoruba, Ayo, c'est la «joie». La chanteuse allemande d'origine nigériane en avait tiré Joyful (2006), premier disque au retentissant succès (plus de 450 000 exemplaires écoulés rien qu'en francophonie) porté par la chanson-cri d'amour «Down on my Knees». Entre autres refrains fédérateurs d'une folk-pop métissée et suffisamment lisse et jolie mélodiquement pour plaire loin à la ronde. Mais dans ses chansons douces et ballades chagrines, Ayo laissait déjà transparaître un petit truc en plus. Une fragilité héritée de lointaines fêlures, hissées au rang de vérité artistique, que l'humilité de la jeune femme cachait tant bien que mal. Sauf quand le trop-plein d'émotions dévoilées et dévoyées, comme sous le chapiteau du Paléo 2007, venait soudain submerger Ayo autant que son public.

Gravity at Last a le mérite aujourd'hui d'épaissir, via reggae, soul et blues, cette entrée en matière folk-pop trop gentiment vaporeuse et passe-partout pour vraiment coller à la peau. Si les thèmes de l'amour et de la famille sont à nouveau omniprésents dans ces 14 titres qui n'échappent pas au sentimentalisme, Ayo déploie par moments une écriture plus frontale. «Depuis l'enfance, la musique pour moi a été à la fois un médicament et une addiction», lâche-elle dans un français teinté d'accent germanique. «C'est la raison pour laquelle je dis que c'est aussi ma thérapie. C'est le vecteur, comme le yoga pour d'autres, par lequel je parviens à exprimer ce que je ressens et à m'adresser aux personnes chères. C'est avec une guitare et des chansons que je me sens en vie, moins seule au monde.»

Une âme en miettes

Artiste, amoureuse et mère de famille comblée, Ayo trouve donc déplacé d'évoquer son parcours pénible, entre une maman héroïnomane et un père aux abonnés absents. C'est pourtant dans les douleurs de cet héritage filial avec trois frères et sœurs qu'elle puise la matière des meilleures chansons de Gravity at Last. «Lonely», «Mother» et ce «Better Days» en particulier chanté sur piano et cordes de sanglots longs pointent clairement les maux d'une âme en miettes qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. «Accepter l'indifférence de mes parents était ma seule chance de survivre. C'est une protection pour moi et ma famille, et qui me permet surtout de briser une spirale de mal-être.» Un «I love you» adressé à sa mère montre qu'elle ne leur en tient pas rigueur. Tendresse, empathie, humanité. Des qualités d'une Ayo dont le miel ne se mue jamais en fiel. Cela a son charme comme ses vilains défauts.

Gravity at Last (Universal). Ayo en concert à Montreux, Auditorium Stravinski, 28 nov.