Rentrée littéraire

«Babylone», un vaudeville grinçant de Yasmina Reza teinté d’exil et de solitude

Burlesque et tendre, drôle et désespéré, le dernier roman de la romancière et dramaturge déploie ses sortilèges dans la rentrée littéraire

La première pièce de Yasmina Reza, écrite en 1989, s’intitulait Conversations après un enterrement. Babylone, son dernier roman, au titre plus énigmatique, aurait pu s’intituler Conversations avant un enterrement. Car il y a dans ce roman-ci une légèreté presque primesautière associée au macabre: une innocente fête «de printemps» entre voisins y précède un assassinat.

Une nouvelle fois, et avec un brio mêlé de tendresse, ce qui confère à ce livre un charme certain, Yasmina Reza scrute l’étrange étrangeté des choses. Ce mouvement de la vie, du quotidien qui pousse à la fois à se parer de vêtements à la mode, à mettre du rouge à lèvres ou des lunettes et une chemise flatteuses et, en même temps, soudain, à étrangler son conjoint.

Vaudeville

Il y a du vaudeville dans le petit théâtre romanesque que dresse ici Yasmina Reza. La romancière lance la mécanique implacable dès les premières pages, posant les décors – dont le principal est une cage d’escalier dotée d’un ascenseur. Elle présente ses personnages: voici Jean-Lino Manoscrivi, ancien employé dans l’électroménager, juif italien d’origine; Lydie, sa compagne, rouquine fantasque éprise de chant, de rituels New Age et de bien-être animal. Voici leurs voisins du dessous: Pierre et Elisabeth Jauze. Elisabeth, biologiste de soixante ans, est la narratrice.

Dans l’immeuble de Deuil-l’Alouette, les portes s’ouvrent et se referment. On scrute l’escalier à travers l’œilleton. Cadavre, quiproquo, camouflage, désertion et apparition, des scènes se nouent. Elles convergent vers une vision centrale: Jean-Lino Manoscrivi et Elisabeth Jauze, au milieu de la nuit, sortant d’un ascenseur une valise rouge, d’où pointent des bosses inhabituelles, suspectes… Dialogues absurdes entre personnages dépassés par les événements: «– Elle se serait fait étrangler dans son cabinet?/– Un type aurait pu la suivre dans la rue…/Silence. Il campe la suite avec quelques moulinets de bras désordonnés./– Elle serait allée à son cabinet en pleine nuit? Après la soirée?» Chacun se repasse son rôle, en mieux: «Je me suis plu. Je me suis dit, tu aurais eu ta place dans l’armée des Ombres ou dans le service action de la DGSE. Te revoilà Elisabeth. Rez-de-chaussée. Jean-Lino était déjà là. Essoufflé et concentré. Lui aussi, épatant.»

Exil

Mais Yasmina Reza ne s’arrête pas à la comédie grinçante qu’elle maîtrise si bien. Elle va bien au-delà. Le titre du roman est une première échappée, hors de la mécanique vaudevillesque. Babylone, c’est l’exil. C’est ce passage – déchirant – des Psaumes, toujours le même, que lit le père de Jean-Lino: «Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion.» Les personnages de Babylone sont tous des exilés.

Exilés de leur enfance et de leur jeunesse. Ils traînent aux abords de la soixantaine, comme surpris de se trouver là. Abîmés, démodés, ravivant leurs souvenirs. Ils s’achètent des blousons de cuir, des lunettes à la mode, se font beaux, tentent, sans y croire, de nouvelles amours. «Une fille fait les quatre cents coups, se trimballe dans la vie juchée et peinturlurée et tout à coup se met à avoir soixante ans.» Ou: «Il lui reste une vague belle gueule qui attire les femmes en rade.» La banlieue aussi les exile. Ils habitent à Deuil-l’Alouette, commune imaginaire au nom double, qu’on imagine coquette mais décatie, elle aussi, de l’autre côté du périphérique: jardins abandonnés, chats vieillissants, arrière-cours, voisinage, discounts, bus.

Solitudes

«L’histoire s’écrivait par-dessus nos têtes», songe Elisabeth. Et de fait, les personnages de Babylone sont comme des coquillages, échoués sur une plage. Vivants encore, s’agitant dans leurs petites histoires. Chacun pourtant est seul. Et c’est cette solitude que l’auteure ne cesse de scruter: «Je suis restée un moment, quand tout le monde avait quitté les lieux. Le parking était vide. C’était une belle nuit étoilée à Deuil-l’Alouette.»

Je me suis dit, voilà comment nous sommes. Toi aussi tu avances en âge de même que tous ceux que tu connais, et je me suis sentie comme appartenant à cette foule en route, main dans la main, avançant en âge vers une chose inconnue.

Burlesque

La mort, omniprésente dans le roman, débarque souvent en traître: «Nous ne sommes pas prévenus de l’irrémédiable. Aucune ombre furtive ne passe avec sa faux.» Elisabeth y semble étrangère, insensible: «Ma mère est morte il y a dix jours. Je ne la voyais pas tellement, ça ne change pas grand-chose dans ma vie sauf que quelque part sur la terre il y avait ma mère.»

Et pourtant, le cadavre de la voisine, endimanchée, est traité avec un mélange de tendresse, d’effroi et de désinvolture. Quelque chose de burlesque s’insinue: «Jean-Lino a ouvert un tiroir où il y avait toutes sortes de foulards, j’ai pris le premier venu, un voile transparent avec un motif de fleurs pâles, Jean-Lino a refermé la bouche en appuyant, j’ai enveloppé la tête et j’ai serré le nœud au maximum sous le menton. Elle était beaucoup plus agréable à regarder.»

Face au drame, au crime, Yasmina Reza oppose la nonchalance tendre de ses personnages, criminels et doux. Quelque chose glisse en eux qui les préserve de l’horreur, du noir absolu. Légers, ils savent au fond qu’ils passeront bientôt et qu’ils pèsent peu sur le monde: «Quelle importance ce qu’on est, ce qu’on pense, ce qu’on va devenir? On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus.»

Basse continue

En basse continue du vaudeville, du crime, de la complicité amicale, coupable et douce, de l’exil partagé et de la solitude, passent les images de l’album de Robert Frank, The Americans. «Le livre le plus triste de la terre», dit la narratrice qui en a fait son livre de chevet. Elle décrit ce témoin de Jéhovah de Los Angeles, vieilli, aux oreilles décollées, «mort depuis longtemps»; ce couple, plus très jeune, en habits de fête, à Savannah. Elle pointe la mélancolie sourde, la désolation de ces images.

La photo, ici, n’est pas un ancrage, mais une trace éphémère, objet trompeur, dont on croit, à tort, qu’il fige le temps. Tandis, qu’au contraire, l’instantané souligne l’impermanence de la vie et oppose à la mort inéluctable un rempart dérisoire de papier et d’encre, un écran fragile et quelques pixels. Ainsi cette dernière photo du couple de voisins, si vite devenue obsolète: «J’ai pris des photos lors de notre petite fête […]. Sur une d’entre elles on voit Jean-Lino debout, surplombant Lydie assise sur le canapé dans un de ses déguisements chamarrés, riant tous les deux, visages tournés vers la gauche. Ils ont l’air bien.»


Yasmina Reza, Babylone, Flammarion, 220 p.

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