«Bach, c’est le réconfort, la patrie»

Questions à

Bach. Pour tous les musiciens, il est la source. Et l’Himalaya. Dans la chaîne des plus hauts sommets musicaux pour instrument seul, l’Everest des violonistes, ce sont les six Sonates et Partitas . Pour leur difficulté et leur profondeur musicale. Tedi Papavrami, qui a enregistré il y a dix ans l’ensemble de ces redoutables pièces, y revient en intégrale et en public, à l’occasion de deux concerts, au Temple de la Fusterie.

Le Temps: Que représente Bach dans votre vie d’instrumentiste?

– Tedi Papavrami: Mon père [premier professeur du violoniste, ndlr], estimait que c’était un compositeur fondamental. Il avait raison. Je l’ai donc travaillé très tôt. Dès l’âge de 8 ans, j’ai joué le Concerto pour deux violons et les premières Sonates et Partitas. C’était fastidieux pour l’enfant que j’étais, mais a posteriori, j’ai compris à quel point la marque très forte de Bach allait bien au-delà de tout ce que j’ai pu conserver, dans mon esprit et ma sensibilité, lors de mon exploration des autres œuvres pour violon. Un mélange difficile à exprimer. Cela a quelque chose de proustien. Comme un fixateur des impressions de ma vie d’alors, qui se révélaient mieux avec Bach qu’avec d’autres compositeurs.

– Bach n’était pas en odeur de sainteté sous le régime communiste albanais pendant votre enfance…

– Sa musique religieuse avait été bannie. Mais même privée de sa dimension mystique, la présence de la musique de Bach me fascinait. Elle m’accompagne depuis toujours comme un réconfort, une unité, une félicité, une plénitude. C’est la seule musique que je vais écouter autant que je la joue. Elle m’apporte autant comme interprète qu’auditeur. Bach représente comme une patrie perdue à laquelle je reviens toujours.

– Pourquoi les «Sonates et Partitas» sont-elles le sommet du répertoire violonistique?

– Parce qu’elles atteignent un niveau unique d’égalité dans la qualité de sa création. Il n’y a aucune faiblesse. Techniquement, il est allé au plus loin. Personnellement, mes plus grandes découvertes et mes défis instrumentaux se trouvent dans Bach, beaucoup plus que Paganini ou Ysaÿe. Même en travaillant intensément ces pièces, je me heurte à des problèmes qui me demandent chaque fois de nouvelles solutions à trouver et à adapter. En plus, c’est un plaisir aussi physique que mental, car la polyphonie demande une énorme précision et fait se rejoindre beaucoup de paramètres physiologiques, affectifs, intellectuels, spirituels. On a l’impression de fouiller l’infiniment petit dans un geste global. Comme la science le fait avec le cosmos.

Temple de la Fusterie, Genève, je 13 et ve 14 à 20h. Rens.: 079 643 92 77.