Il y a ceux qui attendent toute une vie pour enregistrer Bach. A 67 ans, Maurizio Pollini sort son premier disque de Bach consacré au Clavier bien tempéré (Premier Livre, lire critique, p. 44) . Il y a les autres qui forcent leur chemin, font de Bach leur sésame alors qu’ils ont à peine 20 ans. Le plus célèbre s’appelle Glenn Gould: le pianiste canadien avait 23 ans quand il enregistrait les Variations Goldberg en 1955. Pari fou (ce répertoire était jugé impopulaire), pari gagné qui a assis sa notoriété planétaire.

Gould reste l’exception. Longtemps, Bach a été réservé aux seuls «spécialistes», comme s’il fallait avoir été Allemand (ou proche de l’âme allemande), avoir eu trente ans de métier et avoir atteint le grand âge pour tutoyer Bach. Il y avait les rares élus (Edwin Fischer, Walter Gieseking, Gould, Richter, Nikolaïeva…) et les autres… Aujourd’hui encore, la Japonaise Mitsuko Uchida confie qu’elle ne jouerait les 48 Préludes et Fugues en concert qu’à 70 ans.

Mais la jeune génération de pianistes, décomplexée par le vent nouveau insufflé par les clavecinistes des années 1980 (Scott Ross, Christophe Rousset, Pierre Hantaï), ose aborder Bach en début de carrière. Le Français David Fray a fait une percée saisissante avec son disque des Concertos de Bach. L’Allemand Martin Statfeld, minois frais, jeu scintillant (et assez superficiel), a écoulé 60 000 exemplaires des Variations Goldberg rien qu’en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Murray Perahia, pianiste plus mûr, internationalement célèbre, a vendu 200 000 exemplaires de Gold­berg.

Jouer Bach au piano, c’est une sorte de violation. Bach a conçu Le Clavier bien tempéré et ses autres recueils pédagogiques (Suites anglaises, Partitas…) pour le clavecin. Il ne se doutait pas que ses deux volumes du Clavier bien tempéré deviendraient l’alpha et l’oméga de l’enseignement du piano. Le Clavier bien tempéré a été la bible des pianistes dès la seconde moitié du XVIIIe siècle. Chopin recommandait à ses élèves de «toujours travailler Bach» et disait qu’il se cloîtrait quinze jours pour jouer Bach (et non ses compositions) afin de se préparer à ses concerts. A ce jour, les fameux Préludes et Fugues sont le passage obligé de tout pianiste. C’est l’étalon pour distinguer les moins doués des doués aux conserva­toires.

Et pourtant, cette œuvre intimide les pianistes comme s’ils devaient escalader l’Himalaya. Si une poignée de Préludes et Fugues est accessible au commun des pianistes, l’ensemble du Clavier bien tempéré réclame des doigts et une intelligence musicale hors norme. Comme l’œuvre est écrite pour le clavecin, il n’y a ni indication de nuance, ni tempo. A peine quelques liaisons pour suggérer le phrasé. C’est à l’interprète de trouver son chemin dans cette musique, d’en saisir le caractère dansé, contemplatif. D’où une immense marge de liberté au sein d’un carcan qui ne tolère nul mauvais goût ni excès d’intention.

Il y a mille façons de jouer Bach ­ – et mille façons de le trahir. Le Bach de Gould n’est pas celui de Perahia. Les contrastes sont énormes. Si trois tendances ont prévalu (Bach le spiritualiste, Bach le dionysiaque, Bach champion de l’abstraction), la tendance parmi certains jeunes pianistes est de le rendre ludique, de l’éloigner de son statut d’intouchable pour en faire un confident «fun» (le swing hérité des «baroqueux») supérieurement éclairé; ou d’en faire un ami qui vous tend la main (une main un peu mièvre) vers l’au-delà.

Ne cédons pas à l’ironie. Il n’y a pas d’âge pour jouer Bach. Celui-ci est un miroir terrible, et lorsque les états d’âme prennent le dessus, le miroir se fissure. Il faut le génie d’un Gould pour faire passer ses excentricités au service de cette musique – et non le contraire. Entre les héritiers de la grande tradition et les fils de Gould, les jeunes pianistes cherchent une nouvelle voie. Ils revendiquent une subjectivité. Entrouvrent la porte d’un monde dont ils ne maîtrisent pas toujours les issues. Bach plus proche du cœur, oui. Plus souriant, oui. Mais pas dénué d’une grandeur d’âme qui lui ôterait ses mille visages.