Ils ont l’âge du grunge, 20 ans et des poussières. Ils sont là, au pied de la scène principale du Bad Bonn Kilbi de Düdingen, pour prolonger avec ferveur ce que les premiers fans ont accompli avant eux. Dans les premiers rangs, samedi soir comme il y a deux décennies, les bousculades, les mouvements désordonnés, le pogo trouvent un terrain entendu dès les premières notes crachées par une sonorisation rougissante. Pour mener ce joyeux chaos, un groupe qui a écrit une histoire dense durant les années 1990: Mudhoney. D’un coup, d’un seul, le temps s’arrête avec l’arrivée du quatuor. Il se comprime et se déforme pendant une heure, celle du concert du groupe de Seattle. La profondeur des vingt ans écoulés depuis ses premiers pas semble perdre de sa consistance. Le retour du grunge en terre fribourgeoise – se dit-on alors – n’en est pas un puisqu’il n’est jamais parti. Illusion. D’autres signes, qui ne trompent pas, replacent la réalité au centre de tout.

Mudhoney joue terriblement bien mais il a perdu une partie substantielle de l’urgence magmatique de ses premières années. La destruction quasi rituelle des instruments, les stage divings, ces vols planés vers le public, ont laissé la place à une retenue presque seigneuriale. Dans le public, en contrebas, ceux qui formaient le premier bataillon de suiveurs ont rangé eux aussi leurs armes, dans un mouvement d’apaisement qu’on croirait physiologique. Ils se tiennent désormais à l’écart de la pagaille. Ils écoutent et se souviennent. De quoi précisément? De cette fougue enragée qui a traversé l’Amérique puis l’Atlantique pour envahir l’Europe. On l’a étiquetée avec un nom peu ragoûtant, le grunge, cette saleté qui se forme entre les orteils. Mudhoney a écrit les codes de ce genre bâtard, fait de punk, de metal et de hardcore. Il a ouvert la brèche avec d’autres formations (Tad, Soundgarden, Screaming Trees…), toutes issues d’un label miraculeux, Sub Pop. Ses titres de gloire s’arrêtent à peu près là. Sur ses épaules, le chanteur Mark Arm et son entourage portent l’estime démesurée des connaisseurs. Dans leurs besaces, un succès commercial rachitique. Nirvana a raflé la mise, Pearl Jam aussi, en arrondissant ses angles. L’histoire dit cela.

Le Bad Bonn Kilbi a contré un peu de cette dure vérité en plaçant Mudhoney et un autre merveilleux perdant, The Afghan Whigs, en haut de son affiche. Et cette autre légende des années 1990 n’a fait que rendre plus crue la fragilité des illusions portées par Madhoney quelques heures plus tôt. Le grunge comme expression de révolte a vécu, assoupli par la sagesse et l’âge avancé de ses acteurs. La musique, jouée sans débordements, loin de l’état bancal de naguère, est désormais au centre des préoccupations. The Afghan Wigs fait de son show une machine à l’efficacité redoutable, sans bavures et entièrement millimétré, jusque dans sa tenue vestimentaire. Aucun des six membres n’échappe à la chemise et au pantalons noir. La crasse et la transpiration, c’est du passé.

La 22e édition du Kilbi aura ainsi proposé la recette qui a hissé le rendez-vous parmi les plus pertinents en Suisse: une grosse louche de découvertes à ne pas manquer et une portion de célébration du passé récent. Le public a plébiscité cette ligne à la fois verte et sépia de la programmation. Avec 6600 visiteurs cumulés, les trois soirées ont connu le sold out. Le bilan n’est pas encore fixé sur les registres comptables mais Patrick Boschung, cofondateur du festival, se dit soulagé: «Le chiffre d’affaires est en claire hausse et il dépasse la barre des 550 000 francs. Ce succès est une vraie bouffée d’oxygène après les difficultés que nous avons rencontrées dans le passé. Il nous aide à planifier avec plus de sérénité la saison du club Bad Bonn, qui a des équilibres financiers fragiles malgré des concerts qui rencontrent un succès confortant.»

Daniel Fontana, son complice en charge de la programmation, savoure sans triomphalisme. «L’identité du festival s’est construite avec des affiches attentives à tous les genres musicaux. Pour nous, il est capital d’instaurer avec le public un véritable rapport de confiance, une tension positive qui lui permette de nous suivre. J’ai le sentiment que cette année encore, nous avons réussi.» Mudhoney et Afghan Whigs, on le devine, ont pesé lourd sur le budget. La question des cachets? Daniel Fontana l’esquive: «Je ne m’arrête jamais sur les cas particuliers, pour onéreux qu’ils soient. Je pense de manière globale et j’essaie de comprendre où nous disposons de marges pour investir plus d’argent.»

En 2012, ce fut l’heure de miser sur une carte postale qui a entamé son processus de jaunissement. Le grunge, sous des facettes diverses, est revenu à la charge à Düdingen. Il a montré un visage conquérant mais défait de ses rictus. Ce style autrefois «sale» a fini, lui aussi, par donner raison à Lavoisier. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Dans leurs besaces, un succès commercial rachitique. Nirvana a raflé la mise, tout comme Pearl Jam