Décembre, c’est le moment du bilan. Pour Spotify aussi, qui a envoyé à ses abonnés son traditionnel classement, répertoriant les titres dont ils ont été les plus friands ces douze derniers mois – et où se glissent souvent quelques surprises inavouables. Surprenant aussi, le podium du géant musical. Si on pouvait s’attendre à ce que Blinding Lights, du Canadien The Weeknd (bande-son virale d’un challenge Tik Tok), soit couronné morceau le plus «streamé» de l’année, on découvre avec plus d’étonnement l’artiste qui remporte la palme ultime: Bad Bunny.

Si son nom ne vous dit rien, c’est qu’il reste largement méconnu en Europe. Et pourtant: Bad Bunny a généré quelque 8,3 milliards d’écoutes dans le monde en 2020 et son album YHLQMDLG, sorti en février, est le plus écouté de l’année.

C’est à Porto Rico que ce phénomène est né il y a vingt-six ans et qu’il continue de croître, rayonnant en premier lieu sur l’Amérique latine. Son hymne? La «latin trap», sorte de reggaeton rapé et dopé à la boîte à rythmes, plus urbain que sensuel, chaloupé mais implacable. Un flow solide, scansion et profondeur de baryton, qu’il délivre principalement en espagnol. D’où le sacre historique: Bad Bunny est le premier artiste non anglophone à dominer le classement Spotify – parmi ses prédécesseurs, Ed Sheeran ou Drake.

Crocs et lunettes

Le triomphe n’est pas sans rappeler celui, trois ans plus tôt, d’un autre tube venu de Porto Rico: Despacito – dont le clip a accumulé les records sur YouTube. Signe que les sonorités latines sont en passe de conquérir le monde? Sans doute.

Mais Bad Bunny n’est pas exactement le prochain Daddy Yankee. Contrairement à ce que reflète son look – lunettes teintées et Crocs aux pieds – ce lièvre tranquille veut moins faire danser les plages que bousculer le paysage.

Sa course commence en 2016. Benito Ocasio de son vrai nom, étudiant en communication visuelle, travaille dans un supermarché lorsque ses premiers sons, postés sur Soundcloud, attirent l’attention d’un DJ et producteur portoricain. Qui le signe sur son label et lance dans la foulée la carrière de Bad Bunny – nom inspiré d’une photo de lui, enfant, grimaçant dans un costume de lapin.

Collaborations fertiles

Après l’explosion de Soy Peor, dépit amoureux sur rythmes flegmatiques, ce passionné de boxe enchaîne les gros coups – qui restent, dans un premier temps, circonscrits aux charts latins. Mais Bad Bunny sait flairer les collaborations fertiles. Après Cardi B et Drake en 2018, il invite sur son deuxième album le roi du reggaeton colombien J. Balvin – qui figure aussi parmi les artistes les plus populaires de 2020. Puis rejoint Dua Lipa sur One Day, bombe estivale qui entame sa percée à l’international, encore confirmée par l’enivrant Dakiti et ses beats électro-futuristes.

Bad Bunny produit beaucoup (deux albums rien que cette année) et vise large, n’hésitant pas à mâtiner sa trap d’accents pop, punk, soul. «Si demain je veux sortir un album de rock ou de bachata, personne ne peut rien me dire, déclarait-il dans une interview. Pourquoi ne pourrais-je pas? On doit essayer d’unifier les publics et les pays, faire se rencontrer les goûts musicaux et les gens.»

Hermétique aux codes dont ceux, éculés, de la star latine romantico-machiste, l’artiste empoigne la cause des femmes ou de la communauté LGBT, incarne avec désinvolture la fluidité des genres (il a porté des jupes, dansé en drag dans un clip). Jusqu’à s’engager publiquement contre l’ex-gouverneur de Porto Rico Ricardo Rossello, accusé de propos sexistes et homophobes l’an dernier.

Furieusement contemporain, Bad Bunny sort la musique latine de ses carcans – et le reste du monde de ses a priori. Les radars ont tardé à le repérer: c’est désormais chose faite. Avec deux nominations aux prochains Grammys, la conquête ne fait que commencer.