Grâce à Pierre Keller, directeur de l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL), le milieu international du design a dû apprendre ce que botte-cul veut dire. Les fameux tabourets à traire, revus et dessinés par ses étudiants ainsi que par des designers illustres, ont promené partout la renommée de l'école et poursuivent leur circuit cette année encore, direction Amérique latine. Cependant, Pierre Keller, toujours fertile, a déjà préparé l'épisode suivant qu'il mène à la baguette, littéralement. La nouvelle exposition de l'ECAL, dont il signe l'idée ainsi que la scénographie, se compose, en effet, de variations sur le thème de la baguette de chef d'orchestre. Mijotée pour le

dernier Salon international du meuble de Milan, «Au doigt & à la baguette» est présentée dès mardi 11 janvier au Musée de design et d'arts appliqués contemporains (mudac) de Lausanne, avant de partir en grande tournée mondiale.

Comment montrer les résultats d'un enseignement novateur ainsi que l'extraordinaire variété d'esprit et de manière des designers contemporains qui gravitent autour de l'école? L'idée de repenser la baguette de maestro germe dans l'esprit de Pierre Keller un jour qu'il visite la suite Verdi du grand hôtel milanais où le compositeur séjourna, composa et mourut. L'accessoire, à la fois très défini et ténu jusqu'à l'abstraction – «presque bidimensionnel», observe-t-il – offre l'occasion d'un défi excitant. L'exercice est proposé aux étudiants en design d'objets, à leurs professeurs ainsi qu'aux nombreux intervenants invités à l'ECAL pour y animer des ateliers.

Une impressionnante galerie de designers se trouve ainsi réunie, dont la notoriété, pour beaucoup, n'est plus à faire: les deux frères français, Ronan & Erwan Bouroullec, et brésiliens, Fernando & Humberto Campana, l'Allemand Konstantin Grcic, le Catalan Martí Guixé, ainsi que des Suisses, Alfredo Häberli (natif d'Argentine), Hannes Wettstein et Christophe Marchand, par exemple. Sur les quarante baguettes exposées, huit à neuf sont conçues par des élèves ou des anciens de l'ECAL. Le responsable de son département design industriel et de produits, Alexis Georgacopoulos, signe une joyeuse baguette-plumeau multicolore et le directeur lui-même n'a pas résisté au malicieux plaisir de produire la sienne en forme de gros cigare estampillé «con fuoco».

Délicatement posées sur des coussinets de velours rouge, eux-mêmes disposés sur une grande table couverte d'une nappe cramoisie, ces baguettes présentent une diversité extraordinaire. Quoi de commun entre celle de l'équipe neuchâteloise Atelier Oï, d'inspiration italo-chinoise, et celle de l'Américain Stephen Burks, qui a dessiné et l'instrument et son mouvement? Ou entre le long Q-tips d'un Italien réputé comme Marcello Morandini et la feuille couverte de notes de musique, simplement roulée, de Paul Cocksedge, étoile montante du design britannique? Autant de baguettes, autant d'autoportraits, la plupart débordants d'imagination et d'humour.

Ni gratuite ni superficielle et souvent très drôle, l'exposition souligne la primauté de la conception et de l'invention dans le métier de designer. La méthode ECAL s'y trouve résumée par baguettes interposées: «Pour obtenir et dispenser une information constamment fraîche et renouvelée, nous attirons chez nous les protagonistes les plus importants du design contemporain. Nous avons ainsi constitué une équipe de créateurs de très haut niveau que nous invitons régulièrement. Cette équipe, elle-même en révision constante, ainsi que nos enseignants et nos élèves, sont placés sans cesse en situation de confrontation, donc de formation permanente. Des rencontres que nous suscitons à Lausanne naissent des échanges et des collaborations étonnantes. Et certains piquent nos meilleurs élèves pour leurs ateliers», ajoute le directeur, plutôt satisfait.

L'ECAL s'est transformée en melting-pot. Des étudiants de partout s'y inscrivent. Elle enchaîne les événements et les expositions. «Londres, New York, Paris, bientôt l'Asie: nous sommes infiltrés dans tous les hauts lieux, plaisante Pierre Keller, que la célèbre revue américaine «I. D. International Design Magazine» vient d'inclure dans sa liste des quarante personnalités les plus influentes du monde du design. Effets de réseau: conseillée par le Musée d'art moderne de New York, l'entreprise Coca Cola passe commande à l'ECAL. Et de même Swarovski, firme tyrolienne de bibelots en cristal, pour laquelle travaillent actuellement les frères Campana assistés par des étudiants de l'ECAL.

Expositions, concours, commandes nombreuses et diverses, publications très demandées, bientôt l'édition d'un journal: l'école ne se détourne-t-elle pas de son objectif premier, la formation? «Au contraire, rétorque Pierre Keller. Nous inventons une pédagogie adaptée à la communication contemporaine: rapide, flexible, à la pointe de l'information. Nos étudiants sont immédiatement plongés dans la réalité de leurs futurs métiers.» Une école où vie et travail se développent de concert et tambour battant.

«Au doigt & à la baguette». Lausanne, Musée de design et d'arts appliqués contemporains (mudac), place de la Cathédrale 6. Du 11 au 30 janv., ma 11 h-21 h, me-di 11 h-18 h. Rens: tél. 0041 21 316 99 33. «Au doigt & à la baguette». Textes en français et en anglais de Pierre Keller, Alexis Georgacopoulos, Heinz Holliger et Marcello Viotti. Edition ECAL, 78 p.