Musique

Baguettes magiques à Genève

Michael Tschamper et Christophe Delannoy ont créé la première marque suisse de baguettes de percussions d’orchestre haut de gamme. Récit d’une jolie aventure genevoise

En levant les yeux, vous les voyez sur les hauteurs de l’orchestre. Discrets mais essentiels dans le rôle qu’ils tiennent au sein de l’OSR, les percussionnistes soutiennent et animent le mouvement rythmique du groupe. Une sacrée responsabilité. Michael Tschamper et Christophe Delannoy, concentrés sur leurs partitions pendant les concerts au Victoria Hall ou ailleurs, ne sont pourtant pas que de simples instrumentistes de premier ordre dans la phalange romande.

Collègues de pupitre depuis dix-huit ans, les complices développent un projet commun inédit parallèlement à leur activité symphonique. Ils ont créé la première marque suisse de baguettes de percussions d’orchestre haut de gamme. Premium Percussion est leur label.

Le nom commence à se faire connaître au sein de la communauté classique. Les objets en question, construits dans un minuscule atelier de Plan-les-Ouates, offrent une qualité et une esthétique supérieures. Ces minces silhouettes sont déjà repérées et demandées par certains instrumentistes ou enseignants privés, par des écoles ou des formations musicales locales et des orchestres internationaux. L’intérêt se développe jusqu’en Afrique du Sud, en passant par la Chine, la Bulgarie, la France, le Japon, l’Italie ou les Etats-Unis.

Liège comme signature

S’ils ouvrent officiellement leur site le 1er février, les manieurs et constructeurs de baguettes ont commencé leur travail de fabrication en 2018. Et quand on dit travail, cela touche à l’artisanat d’exception. Une activité méticuleuse et hyperexigeante, pratiquée par des maniaques du son et de la perfection. Il faut dire que leur longue et patiente expérience instrumentale place ces professionnels de la percussion en excellente position.

«Nous tenons à notre singularité suisse, qui exige un haut niveau de technique, de sensibilité et de précision. La douceur et la netteté de la prise en main sont aussi très importantes. Et nous voulons proposer des réponses très variées, grâce à des formes, un équilibre des poids, un soin des finitions et un choix de matériaux plus nobles, chics et appropriés aux particularités de chaque cas.»

Des exemples? «Le liège est notre signature. En composé reconstitué, cette matière naturelle est très agréable à utiliser. La manipulation des manches se trouve allégée, plus souple, moins glissante, plus perméable à la transpiration et à la chaleur, moins sonore à la pose. L’agglomérat permet de couvrir les manches sur des surfaces supérieures et sans jointures.»

Des jours de test

On retrouve aussi l’ébène, la fibre de carbone, le bronze, l’acier, l’inox, le laiton, le nylon, le delrin, la résine, le feutre, le bois, la laine, la fausse fourrure… Autant de produits achetés dans des enseignes en ville, même si certains matériaux proviennent d’Europe (feutre en Belgique, liège en Asie, carbone en France…).

Pour les magasins les plus proches, la colle vient de Plan-les-Ouates, le bois et l’outillage proviennent d’entreprises de bricolage de la région, et les fils de laine et de coton d’une petite mercerie familiale de la Servette. On évolue dans l’écoresponsabilité…

En ce qui concerne la qualité acoustique, certains tests sonores sont réalisés à l’aveugle, pendant des heures, sur des jours, jusqu’à obtention du meilleur résultat souhaité. C’est dire si la construction de ces bâtons s’avère complexe, et représente tout un monde en soi.

On ne pourrait jamais imaginer que ces instruments sont construits dans un micro-atelier où tenir à plus de deux relève de l’acrobatie. Leur aspect donne plutôt l’impression d’être le fruit d’une grande entreprise de luxe. D’autant que la diversité couvre tout le panel de l’outillage d’un percussionniste d’orchestre. «Il existe un constructeur de baguettes en bois tourné mais pas des autres catégories. Nous sommes les seuls dans le domaine en Suisse.»

Pelotes et 3D

Contrairement à l’archet simple qui met en vibration le violon, il existe un grand nombre de formes et de destinations de baguettes pour faire résonner les percussions. «Nous transportons de véritables fagots quand nous nous déplaçons», s’amuse Christophe Delannoy. Les catégories sont au nombre de cinq: les battes pour les triangles, les maillets pour les cloches-tubes, les baguettes de claviers pour les xylophones, métallophones ou glockenspiels, les mailloches réversibles pour la grosse caisse ou les gongs et les baguettes en bois tourné pour les caisses claires.

Pour répondre à la diversité des objets, tout a commencé par une réalisation à la main: le premier modèle de batte a été façonné dans un tube plein d’inox, limé pendant des jours pour obtenir une forme idéale de tear drop, en anglais, ou d’obus, moins poétique, en français. La larme argentée soutenue par une fine tige de carbone et un manche de liège est d’une rare élégance et existe aussi en version dorée en bronze.

Puis les deux amis ont dû se former à un logiciel de modélisation 3D pour présenter les prototypes à un spécialiste de la mécanique de précision. Une imprimante 3D aide aujourd’hui aux maquettes. Mais la dimension manuelle conserve toute son importance. Voir des pelotes colorées, montées de façon traditionnelle à la main avec du fil de laine, est un régal pour les yeux. Et une satisfaction pour les oreilles.

Fruits prometteurs

Quelle nécessité s’est imposée à l’origine d’un tel projet? «Plus qu’une nécessité, c’est surtout un faisceau d’évidences qui s’est dessiné.» Une somme de constatations, de vécus, d’impressions physiques et d’analyses musicales les a motivés. «Quand l’obus d’une batte de triangle se désolidarise de la tige en pleine générale, ou qu’un manche en bambou de mailloche se fend en concert, c’est très déstabilisant. Nous avons voulu créer des baguettes plus fiables.»

Mais il y avait aussi des situations personnelles de jeu. «Nous trouvions parfois inconfortables le poids et l’équilibre des différentes baguettes, la qualité sonore que chacune provoque, la sensation du manche en main, la spécificité des matériaux à leur contact ou à leur écoute, les formes pour les points de contact… Nous avons donc cherché des solutions pour améliorer ce que nous jugions insatisfaisant.»

La réflexion a porté des fruits prometteurs, déjà dégustés par certains collègues, solistes, instrumentistes ou enseignants. Avec un projet de baguettes d’étude pour les écoles genevoises de musique, on gage que la transmission est en passe d’être assurée. Et que Capriccio et Tremolo, les premiers noms de modèles, résonneront loin.

www.premiumpercussion.ch

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