musique

Bahur Ghazi, luth de classe

Le musicien syrien vit en Suisse depuis sept ans. Sa musique est le témoin lumineux d’une odyssée chaotique. Il a joué dans les locaux du «Temps»

Il se souvient parfaitement du jour où Hafez el-Assad est mort, en 2000. Il avait 12 ans, il était occupé avec sa mère à fabriquer un poulailler dans le jardin. «Nous avions découvert quelques années plus tôt les débris d’un jet des forces israéliennes que l’armée syrienne avait descendu. Nous avions décidé d’utiliser un aileron en guise de toit.» Chez les Ghazi, par prudence, on ne parle ni religion ni politique. Le grand frère entre. Il demande: «Vous savez qui est mort?» La mère fond en larmes. Soudain tout change. On joue du Beethoven à la radio. Des haut-parleurs dans la rue annoncent le couvre-feu. La petite ville de province, à la frontière jordanienne, feint le deuil; les familles sortent avec empressement leur drapeau noir. Le président s’est éteint, c’est la terreur qui règne.

On avait décidé de ne pas évoquer trop le grand délabrement de son pays, les morts qu’on ne compte plus, une guerre métastasée dont le monde commence tout juste à mesurer le prix. On avait décidé de parler de ce son fragile, d’une clarté sèche, de cette virtuosité qui est l’arme des braves, d’un luth arabe qu’on n’aime jamais tant que lorsqu’il résonne dans la solitude. On voulait présenter d’abord Bahur Ghazi pour ce qu’il est: un extraordinaire musicien qui vit en Suisse depuis sept ans et vient de sortir un premier album au jazz oriental. Mais son groupe lui-même s’appelle Palmyre, du nom d’une ville qui ne signifie plus le carrefour des cultures mais la destruction par de petits iconoclastes à barbe. Et toute la vie de Bahur, même dans ses cascades heureuses et ses révolutions intranquilles, est le produit d’une histoire régionale qui s’écrit encore.

Remplir le vide

Il y a en Bahur le goût d’un paradis perdu. Il se rappelle la rivière qui coulait près de chez lui, les odeurs de nourriture, le vacarme de la fratrie – il est le onzième à naître: «Nous nous sentions protégés de tout, mon père était un intellectuel. Il me récitait des poèmes vieux de mille ans, comme ceux d’Al-Mutanabbi où il est dit qu’il offre des musiques aux sourds et des images aux aveugles.» A l’automne, ils récoltent les olives en famille. Bahur chante depuis les plus hautes branches des arbres. Et puis tout bascule. Le père meurt soudainement. Bahur a 11 ans, il part à Alep avec sa sœur pour acquérir un luth; ils traversent le pays dans un bus qui menace à chaque virage de se retourner: «J’ignore pourquoi j’ai été obsédé à tel point par l’oud. J’avais besoin de sentir quelque chose, de remplir ce vide immense. La musique a fait cela.»

Le luthiste invente une musique aux ponts suspendus, une musique de transport, d’outre-frontière, au lyrisme irradiant

Bahur Ghazi joue seul, apprend seul, la nuit, le jour, dans les champs. Il est un autodidacte qui s’est choisi un maître irakien. «J’ai entendu à la radio le son de Naseer Shamma et ma vie a changé. Il me fallait tout avoir de lui, ses cassettes, les articles qui mentionnaient son nom. Il était pour moi comme Michael Jackson pouvait être pour les autres adolescents.» Naseer Shamma provient de la meilleure école d’oud au monde, celle de Bagdad, il est le fruit d’une lignée de transformateurs dont son propre maître, Mounir Bachir, est le pionnier. Il est aussi un expressionniste engagé qui a mis en musique le son des bombes sur l’Irak et dont la carrière ne s’est pratiquement vécue qu’en exil, en particulier au Caire où il a fondé la Maison du luth arabe. Entre le petit autodidacte orphelin du sud de la Syrie et le maître irakien, il y a un tel gouffre que la rencontre semble impossible. Mais la sœur de Bahur travaille à la télévision nationale et elle apprend que Shamma va se produire à Damas. Elle lui dégote un ticket.

La Suisse comme île de paix

«A la fin du concert, je me suis avancé vers lui. Je lui ai fait écouter ce que je faisais. Il m’a dit que j’avais besoin d’un meilleur instrument et d’une école. Et il m’a invité au Caire.» Bahur a 17 ans, l’horizon s’ouvre. Shamma finance personnellement ses études. Le Caire est devenu, pour des raisons géopolitiques et grâce à la paix relative qui y règne, le centre absolu pour la musique classique arabe. Bahur Ghazi avance à la vitesse de la lumière. Et puis la place Tahrir s’anime. Les révolutions qui pointent suscitent chez le jeune Syrien un espoir énorme. Il se rend encore en mars 2011 à Alep pour donner un récital – des enfants viennent d’être emprisonnés parce qu’ils ont écrit sur un mur «C’est votre tour, docteur», en guise d’avertissement à Bachar el-Assad. C’est la dernière fois que Bahur voit la Syrie, l’Egypte elle-même s’installe dans le chaos, il rejoint la Suisse grâce à des connaissances qui l’accueillent: «Depuis mon enfance, j’avais de ce pays l’image d’une extraordinaire île de paix pleine de montagnes et de couteaux. J’étais heureux d’arriver là.»

Bahur Ghazi s’installe dans cette Suisse de la Suisse que sont les Grisons, il vit avec une autochtone qui danse le flamenco et vient de lui donner une fille: Luna. La famille de Bahur est éparpillée entre la Jordanie, la Suède, le Venezuela et Dubaï. Avec des jazzmen alémaniques, dont l’accordéoniste Patricia Draeger ou les frères Sisera, le luthiste invente une musique aux ponts suspendus, une musique de transport, d’outre-frontière, au lyrisme irradiant. Lui qui a passé sa vie à n’aimer que le classique, il travaille désormais avec le musicien Eliyah Reichen sur des pièces populaires, relues à l’aune de l’électronique. Il a trouvé son refuge. Quelque chose dit que son chemin ne fait que commencer.


Bahur Ghazi’s Palmyra, «Bidaya» (Jazzhaus Records/Irascible).

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