San Francisco

Dans la baie, artistes cherchent studio désespérément

A San Francisco, la pression immobilière et l’augmentation fulgurante du coût de la vie n’épargnent personne. Y compris la communauté artistique, qui s’exile à la périphérie

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Brion Nuda Rosch regarde l’horloge qui avance. Enfin, pour le moment, elle n’avance que dans son imagination. Il n’a pas encore installé la flèche en bois de laurier qui, une fois en mouvement, grattera le papier entre les taches de couleur de ce cadran abstrait. Tic-tac.

Brion Nuda Rosch est peintre et sculpteur. Dans une série de collages, il ne cesse d’interroger le temps. Le temps qui passe. Le temps qui presse. Le temps qui laisse écouler ses secondes au rythme d’un cœur qui bat, d’une vague qui s’abat sur une plage, d’une respiration. Tic-tac. L’horloge qu’il est en train de construire occupe une bonne partie du mur d’un espace d’une dizaine de m2 où Brion travaille.

Son atelier, il a participé à sa construction personnellement, comme pour tous les autres studios d’artistes dans cet ancien entrepôt réaménagé sur 1240 Minnesota Street. La rue parcourt le district de Dogpatch, à l’est de San Francisco. Jadis un quartier industriel et ouvrier, il a trouvé un nouveau souffle dans les années 1990 et s’est transformé depuis quelque temps en terre d’accueil des milieux culturels et artistiques, contraints à l’exil, comme tant d’autres, par le coût exorbitant de l’immobilier et de la vie au centre-ville.

Un espace au prix abordable

«L’énergie culturelle et artistique de San Francisco a faibli ces dernières années alors que d’autres secteurs économiques et industriels prospèrent. Et la cause principale est les prix des loyers devenus insoutenables: beaucoup de galeries ou de studios ont dû fermer ou déménager, déplore Brian Nuda Rosch. L’art se retrouve poussé à la périphérie alors que la culture est essentielle pour n’importe quelle ville du monde.»

Les studios de Minnesota Street étaient créés pour offrir aux artistes une certaine stabilité et un espace à louer au prix abordable. Ils font partie d’un projet éponyme plus vaste, qui inclut des galeries d’art, de l’autre côté de la rue, et qui a été lancé en 2016 par deux entrepreneurs et collectionneurs, Deborah et Andy Rappaport.

«Le grand avantage d’une telle cohabitation est la facilité de créer un réseau et d’en profiter. L’idée était de renforcer la communauté artistique locale, en revendiquant un espace pour l’art et la culture dans la ville et dans la société», explique Brion, qui a été chargé du développement du projet des studios. Les travaux ont commencé début 2016 et, en été, le 1240 Minnesota Street accueillait ses premiers résidents.

Un espace de «coworking»

Les locataires ont le choix entre les baux à long terme, de dix ans, ou une rotation de trois à six mois. Les espaces communs – laboratoire numérique, chambre noire et menuiserie – sont à disposition de tous les membres, qui se sont approprié les lieux avec des touches décoratives fantaisistes. Des cartes de visite esquissées à la main, un dollar plié en forme de t-shirt, un vélo avec un gros ballon dans une roue… Quelques matériaux de construction déposés dans le hall confèrent à l’endroit un air d’inachevé, comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art en création permanente.

Mais la plupart du temps, la création se passe en silence, derrière les portes fermées. Les studios fonctionnent comme un espace de coworking habituel et permettent d’avoir une régularité, un peu comme les horaires du bureau. Chacun vient travailler dans son atelier et se concentrer au calme, même si on trouve toujours du temps pour l’autre s’il a besoin de conseils ou de réconfort.

De la sécurité pour avancer

«Le studio et les ressources disponibles offrent un environnement idéal pour travailler, et les échanges avec les autres sont très enrichissants», confie Elizabeth Russell, une artiste qui vient travailler à Minnesota Street plusieurs fois par semaine, en traversant la baie depuis Berkeley où elle habite. En feuilletant ses esquisses, elle se dit chanceuse d’avoir trouvé un atelier juste après sa maîtrise au California College of the Arts: «Cela m’a évité ce qui aurait probablement été une recherche compliquée.»

«J’ai dû changer d’endroit plusieurs fois, pendant des années, avant d’arriver ici, confirme Miguel Arzabe, qui partage un studio avec sa femme Rachelle Reichert. Ici, nous avons de la chance, nous avons une sécurité qui permet d’avancer sereinement dans notre travail.» Dans leur atelier, des panneaux en bandes colorées de Miguel, qui s’inspire de l’art textile bolivien, le pays d’origine de ses parents, cohabitent avec des œuvres en noir et blanc de Rachelle, qui explorent les éléments naturels, comme le sel de l’océan ou la cendre des récents incendies en Californie.

La porte d’un autre studio s’ouvre sur une série de portraits-silhouettes. Erica Deeman, photographe d’origine britannique et jamaïcaine, confie que l’accueil chaleureux par la communauté de Minnesota Street lui a permis de se sentir «bienvenue et acceptée» dans un pays étranger et dans un monde d’art où elle était nouvelle. «J’ai grandi en tant qu’artiste grâce à mon séjour ici. Le soutien mutuel est important.»

Incertitude constante

A San Francisco, un certain nombre d’institutions et de fondations soutiennent les artistes indépendants, comme la commission des arts de la ville ou les structures établies dans le grand centre culturel Fort Mason. Mais les ressources sont limitées et ne suffisent pas pour tous ceux qui en ont besoin. L’organisation en communauté devient parfois le seul moyen d’affronter l’insécurité et de disposer d’un espace de travail à un loyer supportable. Faut-il encore trouver de l’espace tout court: même à la périphérie, on est jamais à l’abri des fluctuations du marché immobilier.

Au sud du quartier Dogpatch, à quelques encablures du 1240 Minnesota Street, les artistes Charlie Leese et Kerri Conlon accueillent eux aussi des locataires dans un ancien entrepôt converti en studios et en ateliers de métal et de bois. «Nous avons une grande communauté ici et j’essaie de garder les coûts aussi abordables que possible, dit Charlie Leese. Cependant, notre bail expire dans moins de quatre ans. J’espère – mais je ne suis pas optimiste – que nous pourrons rester à San Francisco. Si le propriétaire augmente notre loyer au niveau des taux du marché, on n’arrivera pas à suivre en l’état actuel», craint le cofondateur de Hunt Projects, qui doit jongler entre des petits boulots, des commandes privées et ses deux mini-entreprises pour assurer son revenu. Tout comme la plupart des autres membres de la communauté artistique de Dogpatch, qui combinent plusieurs activités. Une vie d’artiste, loin du romantisme bohème.

Sur 1240 Minnesota Street, Brion Nuda Rosch n’a plus le temps de regarder l’horloge. Lui aussi, il a beaucoup de travail, y compris dans sa fonction du directeur des studios artistiques. Mais il reviendra plus tard, sans doute, dans son petit espace personnel. Le seul où il arrive encore à arrêter le temps qui court, dans une grande ville en constante transformation.

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