Baignade avec l’amour et la mort

Poème Naomi Kawase donne à voir la beauté de l’invisible dans «Still the Water»

Un récit initiatique où la mer et la mère se confondent

Au commencement est la vague. Celle que soulève Namazu, le poisson-chat des légendes japonaises, celle qu’Hokusai saisit dans son impérieuse grandeur, celle qui roule depuis la nuit des temps sur l’océan, porteuse de vie et de mort. Elle se dresse à l’horizon d’Anami-Oshima, un îlot du sud de l’archipel nippon. Elle drosse sur la grève le corps nu d’un homme tatoué. Un typhon se prépare.

Kaito, 16 ans, a vu le cadavre que la mer culbute et cette vision macabre l’obsède. Elle réveille des peurs profondes chez cet adolescent déraciné. Enfant de la ville, il est venu s’établir sur l’île après le divorce de ses parents.

Amputé de son lien avec la nature, orphelin du cycle éternel de la vie, il craint l’océan, cet ogre liquide, et souffre des absences répétées de sa mère. Sa petite amie, Kyoko, est comme un poisson dans l’eau. Elle a le cœur brisé car sa mère, Isa, est en train de mourir d’un cancer.

Auteure de documentaires autobiographiques, Naomi Kawase a aussi signé une pincée de fictions (Shara, La Forêt Mogari, Hanezu), interrogeant «la mémoire du sol, les réalités qui nous précèdent». Elle reconduit cette invocation dans Still the Water, un poème animiste d’une beauté et d’une grâce supérieures, tourné dans l’île d’où viennent les ancêtres de la cinéaste… Elle y a retrouvé ses racines et respecté les interdits, comme éviter un promontoire maléfique où logent encore les dieux.

A travers futaies et plages, Naomi Kawase butine des images de vie et de mort qu’elle rassemble dans une partition dense. Elle surprend des essors juvéniles, échappées belles à bicyclette, visages tournés vers le large, qui renvoient aux enchantements de Miyazaki (Kiki la petite princesse, Ponyo sur la falaise…).

Elle harmonise les mouvements ascendants et descendants, surprend l’ambivalence de la mer, surface bleue et gouffre amer, recense les venins que la nature sécrète. L’araignée semble voler dans l’azur, la fleur de datura tend vers le sol. Un corbeau crevé pend comme épouvantail, un hibiscus dresse son pistil, rouge comme le sang de la chèvre qu’on égorge.

Kyoko regarde la mort en face, elle plonge son regard dans l’œil de l’animal mourant dont les bêlements s’affaiblissent, et prononce l’acte de décès: «L’esprit est parti.» Lorsqu’elle évoque la disparition imminente de sa mère, un souffle surnaturel retrousse la roselière. Isa est une chamane. Elle se situe sur le seuil qui sépare les dieux des hommes. Elle est à l’article de la mort. Elle a quitté l’hôpital pour être parmi les siens car, comme le rappelle Naomi Kawase, «plutôt que de mourir entouré d’appareils qui vous aident peut-être à prolonger la vie, il me semble préférable d’être face à un paysage aimé, qui vous apaise, qui puisse inspirer un sentiment de gratitude par rapport à la vie qu’on est en train de perdre».

On a installé le lit face à un banyan séculaire. Des amis, des parents, des voisins chantent l’Ikyun Nykana et la Danse d’août. Les mains de la moribonde dansent. Elle dit: «Je suis heureuse. Merci.» Immensément sereine, elle rend son dernier soupir, et le vent passe dans les branches des arbres.

Dans Still the Water, les éléments les plus banals, les plus triviaux prennent une dimension symbolique, mythologique; la pelle mécanique broutant la cime des arbres fait immanquablement penser à un brontosaure. Le récit initiatique emprunte quelques motifs à la psychanalyse. Kaito devient un homme. Il ne comprend pas les femmes, ils les craint comme il craint la mer.

Il fait des cauchemars. Il voit la scène primitive, sa mère qui s’accouple à un homme dont les écailles du tatouage ornant son dos ondulent comme celles d’un poisson-chat; plus tard elle hurle de peur dans la mer. Le typhon se déchaîne, les sentiments s’exacerbent. Kaito repousse violemment sa mère. La tourmente s’apaise. Le conflit œdipien est dépassé.

L’amour et la mort s’étreignent encore. La tempête a submergé la mangrove. Maintenant que l’eau s’est retirée, Kaito et Kyoko font enfin l’amour parmi les racines enchevêtrées des palétuviers.

Le père de Kyoko a appris au garçon son secret: surfer, c’est faire un avec la vague, profiter de sa force ascensionnelle et Isa était la vague de sa vie. Kaito a donc surmonté sa peur, appris à nager, fait la paix avec sa mère et la mer. Nu comme au matin du monde, il plonge dans la grande matrice de la vie et ondoie avec Kyoko à l’orée de l’abysse et des mystères insondables.

VVV Still the Water (Futatsume no mado), de Naomi Kawase (Japon, 2014), avec Nijirô Murakami, Jun Yoshinga. 1h59.

Naomi Kawase butine des images de vie

et de mort qu’elle rassemble dans une partition dense