Spectacle

Baisers baroques à l’Opéra des Nations

Le jeune chorégraphe belge Jeroen Verbruggen offre avec le ballet du Grand Théâtre un spectacle aussi palpitant qu’inspiré, à l’affiche à Genève du vendredi 28 octobre au mardi 1er novembre

Sous le vernis, la délicatesse d’une prière d’amour. Sous la splendeur d’une parade, la lave d’une tristesse sans nom. A l’affiche de l’Opéra des Nations à Genève, Iris et Vena amoris auraient pu s’apparenter, pour Jeroen Verbruggen, à un exercice de style. On aurait salué le métier de ce chorégraphe belge de 33 ans, son aptitude à donner chair aux méditations pour clavier de François Couperin et de Domenico Scarlatti – Iris –, son plaisir aussi à théâtraliser les morceaux choisis de Jean-Philippe Rameau – Vena amoris. Mais l’artiste fait mieux que cela: il rêve le faste de cet archipel baroque, explore les bas-fonds de ce XVIIIe siècle doré, en réveille l’effroi. Les vingt-deux danseurs du Ballet du Grand Théâtre épousent avec brio son Ba/Rock -titre du programme. Dans son fauteuil, on jouit de cet élixir mélancolique.

Mais à l’instant déboulent sept impatients, taillés dans une nuit famélique. Ils courent, foulée de prédateur, poussés à la cavale par le pianiste Aleksandr Shaikin. A main droite, une fumée blanche irisée de vert s’échappe d’un bassin rectangulaire. Cette fumerolle gothique, on l’a mille fois vue au théâtre, mais elle a sa raison d’être. Ces esseulés évoluent entre deux mondes. La ténébreuse de Couperin impose son ordonnance. Une demoiselle se hisse sur l’épaule d’un cavalier, bascule en arrière, retombe sur ses pattes comme l’écureuil. L’acrobatie est une figure baroque.

Sourire macabre de carnaval

Dans sa cuisine, en amont des répétitions, Jeroen Verbruggen a écouté, jusqu’à la nausée, les 550 sonates de Scarlatti. Pour son Iris, il en a sélectionné cinq, rivières d’ombre dont il traque, en romantique, le courant secret, celui d’une passion, c’est-à-dire d’une attente, d’une empoignade et d’une douleur infinie. Admirez cette jeune fille, c’est une suppliciée peut-être. Dans un bain de brumes, elle implore un fiancé absent. Il surgit dans son dos justement, l’enserre dans un silence de crypte. Au coeur d’Iris, il y a cet instant où la bande vous regarde dans les yeux, hilare et triste: ce sourire est macabre, il sort d’un tableau de carnaval flamand.

Comme dans son hallucinant Casse-Noisette, dansé par le Ballet du Grand Théâtre à l’automne 2014, Jeroen Verbruggen prend à contre-pied la féerie. Le conte exhale son parfum de fleur bleue, la musique flirte avec les anges, mais il se pourrait bien que ce soient des leurres, les habits de fête d’une mise à mort. Le rideau s’ouvre sur Vena amoris: un escalier pourpre s’étale sur toute la largeur de la scène – Emilie Roy signe ce dispositif ingénieux et élégant. La musique de Rameau fait de vous un prince, assis aux premières loges. Sur le perron majestueux, un roitelet et sa princesse, galonnés d’or, robotiques et chevaleresques à la fois, tentent de s’accorder. C’est la danse des automates, deux fantômes d’opéra cousus main par le styliste Emmanuel Maria.

Splendeur trompeuse

Baisers plombés, donc. Rameau et ses grands airs sont un trompe-l’oeil étourdissant, le brio d’une époque où Louis XV brise ses sujets en roi fêtard. Car tout est théâtre dans ce Vena amoris. Voyez comme l’escalier glisse en biais: sur ce piédestal, un escadron de danseurs joue le public; à leurs pieds, une brigade tournoie comme chez Madame de Pompadour. Courbette, baisemain, effusions tourbillonnantes: la société de cour est un guêpier aux ressources inépuisables. Plus tard, deux amoureux fuseront comme des soucoupes sur une plate-forme rouge – l’escalier originel se décompose en modules. Leur fougue de samouraï est une incartade dans un monde où rutilent des guerriers cuirassés comme dans le film RoboCop. Au loin, un cortège d’ombres épuisées passe: la communauté des solitaires.

En apothéose, il y aura bien un baiser lyrique, mais on ne sera pas dupe. Vena amoris est un mausolée aux amants. C’est sa beauté.


Ba/Rock, Genève, Opéra des Nations, ve 28, sa 29, lu 31 et ma 1er à 19h30; rens. www.geneveopera.ch

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