Spectacle

Baisers vénéneux dans le vent de l’histoire

Le metteur en scène français André Engel monte avec brio deux pièces acides d’Ödön von Horvath. Une dizaine d’acteurs, dont Evelyne Didi, Marie Vialle, Yann Collette et Gilles Kneusé, jouent sur le fil de l’inquiétude et du conte au Théâtre de Carouge

Le plus beau baiser théâtral de la saison. Parce que c’est elle, Julie-Marie Parmentier, menue comme une ondine. Parce que c’est lui, Jérôme Kircher, voyou chancelant. Deux jeunes acteurs merveilleux guidés par le Français André Engel, dont chaque spectacle depuis trente ans est une empreinte. Regardez-les et oubliez tout: ils s’enlacent sous un réverbère, sur une place de Paris, décor qui est un chef-d’œuvre d’ingéniosité signé Nicky Rieti – le complice de toujours d’André Engel. Comme l’ondine a tout compris, elle dit: «Ça ne sera plus jamais aussi beau.» Ödön von Horvath (1901-1938) a des accès romantiques dans L’Inconnue de la Seine qu’il écrit en 1933. Ils bordent un chemin d’inquiétude: l’Allemagne où il vit encore a chaviré.

Au Théâtre de Carouge, André Engel monte en enfilade Meurtre dans la rue des Maures et L’Inconnue de la Seine – diptyque titré L a Double Mort de l’horloger. Ces deux pièces sont cousines. Quand il écrit la première, l’auteur a 22 ans. Ce fils de diplomate né en 1901 à Fiume dans ce qui est alors la Hongrie est naturellement cosmopolite. La Guerre de 14-18 a signé l’arrêt de mort de la vieille Europe. A Berlin, sa ville d’élection, il est frappé par la misère des gens, l’inflation qui écrase les individus, 2 millions de marks la passe, dit-on dans Meurtre dans la rue des Maures. Celle-ci parle de ça: d’un coup de froid. Horvath ne prêche pas. Il raconte, avec un sens du raccourci qui est ici sa marque, un fait divers crapuleux: un garçon tue un horloger juif.

Dix ans plus tard, L’Inconnue de la Seine est chargée d’autre chose. Horvath est un auteur estimé, mais l’Allemagne a viré nazie. Bientôt son œuvre sera mise à l’index. Là aussi, «un fils perdu de notre temps» (titre de l’un de ses romans) tue, comme par mégarde, un horloger juif. Une inconnue aux airs de fée le sauve. Il la trahit. Elle se noie – par amour. Dans l’indifférence de tous.

Mettre en scène, c’est écouter battre le cœur de ses acteurs. En régler aussi le battement. C’est créer une pulsation commune, faite de mille et une dissonances. André Engel fait ça, en ingénieur et en mélomane. Il a de l’oreille. Il veille à ce que ses interprètes s’accordent. Ceux de La Double Mort de l’horloger sont d’une délicatesse infinie, ils n’écrasent rien, ils font remonter les eaux du texte, par petits jets. Autrement dit, ils sont sourciers dans ce décor de cinéma où les éléments pivotent, d’un intérieur fruste à une devanture de fleuriste, où une époque remonte en projections exorbitées et en grésillements, chant d’ange, tic-tac patraque, réquisitoire hitlérien en guise d’assommoir.

D’une pièce à l’autre, ce sont les mêmes acteurs qu’on retrouve. Avec, dans le rôle du juif assassiné, Yann Collette, formidable en spectre joueur. Et dans celui du meurtrier, Jérôme Kircher. Celui-ci joue sa partition en boxeur groggy, sonné, mais debout, captif de chaque instant. Il évolue entre deux mondes, plus silhouette que personnage. Et cet art-là est celui de tous ses camarades.

Cette qualité d’interprétation est le fruit d’une histoire. André Engel est fidèle à ses acteurs – Jérôme Kircher a joué pour lui Léonce dans Léonce et Léna; Julie-Marie Parmentier était son fantôme d’amour dans Catherine de Heilbronn en 2008, la pièce éponyme de Heinrich von Kleist, où elle formait déjà un couple onirique avec Jérôme Kircher. Les beaux spectacles sont souvent riches d’une généalogie secrète, sous-tendus par des liens qui s’inventent dans une friction répétée. On rêve mieux ensemble quand on a baigné dans les mêmes paysages. Déchirante en mère blessée, Evelyne Didi le sait, elle qui fait figure de pilier dans la tribu d’André Engel.

Ce qui marque dans La Double Mort de l’horloger, ce n’est pas seulement le brio de la mécanique. Mais une qualité de tendresse rare, celle d’Horvath pour ses contemporains, tendresse qui fraternise ici avec l’ironie. A la fin de L’Inconnue de la Seine, alors que l’ondine s’est suicidée, son bien-aimé se pavane avec Irène la fleuriste qu’il a retrouvée après son aventure. Ils ont tout oublié, babas devant leur progéniture qu’ils promènent dans sa voiture. D’autres landaus déboulent, en fanfare s’il vous plaît. Baby-boom et champagne.

Comme Karl Kraus et Joseph Roth, Horvath s’inquiétait de l’irresponsabilité de l’époque. Sa propre fin tient lieu d’épilogue à L’Inconnue de la Seine. On est en 1938 à Paris, il s’engouffre dans un cinéma pour voir Blanche-Neige. A la sortie, la foudre s’abat sur un arbre; une branche fracasse le crâne de l’écrivain. Cette morale est insensée. Mais pour le moment, une inconnue et un voyou s’embrassent. Elle, elle adore les éclairs – c’est dans le texte. L’éternité est passagère.

La Double Mort de l’horloger, Théâtre de Carouge, Carouge, jusqu’au 7 décembre; loc. 022 343 43 43. 2h.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement le brio de la mécanique. Mais une qualité de tendresse rare

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