Au milieu des années 1950, au temps où Genève comptait encore beaucoup de librairies, un hôte illustre, venant de New York, avait atterri à Cointrin. Une délégation du Conseil fédéral et du Conseil d'Etat attendait à sa descente d'avion le physicien Robert Oppenheimer, père de la bombe atomique et militant pacifiste.

Fanfares, bouquets de fleurs, discours, photographes, puis nos édiles demandent au grand savant ce qu'il voudrait voir de beau à part le chantier du CERN. Le monument des Réformateurs? Le Jet d'eau? L'Horloge fleurie? Non, dit Oppenheimer, demain matin, si vous permettez, je voudrais voir l'endroit où Jules César a traversé le Rhône. Oui, bien sûr, lui répond-on. S'ensuit un léger embarras protocolaire, aucune des personnalités présentes ne sachant à vrai dire où ce cher Jules César avait passé le Rhône. Mais tout sera fait pour satisfaire notre hôte de marque.

Le soir même, un conseiller d'Etat et un conseiller fédéral se retrouvent, comme par hasard, dans une librairie de la vieille ville, rue des Chaudronniers. L'un est socialiste, l'autre radical. Le premier vient d'acheter La Guerre des Gaules de Jules César, le second justement cherchait le même livre. Heureusement, en ces temps-là, la librairie avait dans son fonds un deuxième exemplaire du même livre. Nos deux magistrats passent donc la soirée à lire Jules César et tombent sur le même passage imprécis concernant la traversée du Rhône. Par téléphone ils se consultent:

- Et qu'est-ce qu'on lui montre, à Oppenheimer?

- Moi, je dirais le pont de l'Ile.

- Ça paraît probable. Faudra faire mettre une plaque.

Et c'est ainsi que, le lendemain matin, Oppenheimer s'est longuement penché sur les eaux du Rhône avec à la main deux livres en latin, offerts par les deux magistrats.

Cette anecdote m'est revenue à l'esprit tandis que, l'année dernière, je visitais Scranton en Pennsylvanie où je cherchais en vain un livre. Dans cette ville de 100000 habitants, je voulais m'informer sur la première fabrique de lames Gillette. J'en utilise chaque matin. Au comptoir d'information d'un gigantesque centre commercial en arcades, j'ai demandé une librairie. Réponse avec un sourire: «There is no more bookstore in Scranton.» Il n'y a donc plus une seule librairie dans cette ville. J'ai failli m'excuser en expliquant que je venais d'un pays lointain où les progrès du commerce n'étaient pas encore aussi foudroyants qu'aux Etats-Unis.

Nos librairies n'ont pas encore été toutes foudroyées. Pourtant la tendance chez nous est à l'orage et quelques bonnes âmes se donnent à faire pour sauver ce commerce sympathique. Chacun signe donc sa pétition pour défendre les librairies et la politique du livre.

D'autres ne se contentent pas de signer, ils veulent agir sur ce qu'ils croient être la cause de la mort de la librairie et de l'édition helvétiques. Ils en veulent au prix du livre. Selon eux, tout le mal viendrait de ce que le livre est trop cher, et notamment le livre importé de France. En baissant son prix on en augmenterait immédiatement la vente.

Baissez les prix, vous augmenterez la consommation, c'est peut-être vrai pour le vin valaisan, ce n'est pas certain en ce qui concerne le livre. Pour augmenter la vente, il faudrait aussi que le nombre des consommateurs ne s'effondre pas. Or le Conseil fédéral vient de faire étudier le dossier par l'Université de Zurich. Il en ressort un chiffre qui m'a effaré. Le rapport dit textuellement: «Le nombre d'utilisateurs consultant rarement ou jamais un livre est étonnamment élevé, ils représentent près de 50% des consommateurs.» En clair, un habitant de ce pays sur deux en âge de lire ne lit plus aucun livre après avoir quitté l'école. Quelqu'un croit-il sérieusement que cette abstinence est due au fait qu'un livre coûte 15% de plus qu'en France? Trop cher pour qu'un lecteur sur deux ne puisse pas s'en payer un par an, sans parler de l'emprunter dans une bibliothèque?

La solution n'est pas de baisser le prix, mais d'augmenter la consommation en augmentant le nombre de lecteurs. La misère culturelle de notre propre pays ne se combat pas seulement en allant défendre à Paris la libéralisation du marché du livre, comme se propose de le faire notre ministre de la culture, à la fin de ce mois. Ce dont il s'agit, c'est d'abord d'une politique du livre qui s'adresse non pas au petit cercle de l'édition parisienne, mais de manière large et populaire à un lecteur sur deux qui a perdu le goût d'entrer dans une librairie ou dans une bibliothèque, le plaisir de lire davantage qu'un journal, le besoin de réfléchir autrement que par mots d'ordre.

En matière de culture, deux positions s'affrontent. L'une considère le citoyen comme un consommateur seulement, qui ne répond qu'aux sollicitations économiques. Pour qu'il aille visiter une exposition ou pour qu'il lise un livre, il suffirait de baisser les prix ou de lui donner une entrée gratuite. L'autre considère que le citoyen a besoin d'outils pour avoir prise sur le monde. Et ces outils lui sont fournis par l'école, affinés par les artistes, mis à jour par les livres.

Il n'est pas nécessaire que chaque libraire de Genève possède deux exemplaires de La Guerre des Gaules. Mais il serait dommage que la prochaine fois qu'un savant curieux débarque à Genève, le conseiller fédéral présent doive lui répondre: «There is no more bookstore in Geneva.»