Livres

«Bakhita», une femme si puissante

Véronique Olmi retrace la vie hors norme d’une religieuse née au Darfour en 1869. Esclave de 7 à 19 ans, elle consacrera sa vie aux orphelines

Ouvrir le livre de Véronique Olmi, Bakhita, c’est faire la rencontre d’une femme hors du commun. Ou alors, tellement au cœur de l’humain, au cœur du commun justement, qu’elle en devient extraordinaire. Bakhita est née au Darfour au Soudan en 1869.

Enlevée à l’âge de 7 ans pour être vendue comme esclave, elle vivra dans des conditions physiques et psychologiques infra-humaines, jusqu’à ses 19 ans. Achetée par le consul d’Italie à Khartoum, elle quittera le Soudan pour la Vénétie. C’est-là qu’elle découvrira la vie des religieuses canossiennes et choisira, au gré d’un procès retentissant dans l’Italie de l’époque, de se consacrer à Dieu et à l’aide aux orphelines. Elle meurt à 78 ans, en 1947. Le pape Jean Paul II la déclare sainte en 2000.

Le lexique de Véronique Olmi Elle a reçu le Prix du roman FNAC 2017 et est en lice pour le prix Goncourt. Véronique Olmi se prête au jeu de mots du Temps.

Regarder le vivant

Ecrire et lire sont des exercices d’empathie. Ce que parvient à faire Véronique Olmi, c’est de nous mettre en état d’écoute d’un être qui a su maintenir de l’humain dans l’inhumain. L’émotion que suscite cette vie de femme réside dans cette aptitude.

A côtoyer Bakhita, de son enfance à sa mort, on apprend à regarder le vivant avec des yeux lavés, à se souvenir de ce qui nous attache à la longue chaîne des humains, depuis le nid familial jusqu’au grand âge. Véronique Olmi le fait en poésie, c’est-à-dire avec des mots qui déplient les jours, qui permettent à l’eau et au feu de tourbillonner ensemble, les contradictions, les malentendus, les silences épousent les clartés et les évidences.

Véronique Olmi a découvert l’histoire de Bakhita par hasard en visitant une église en France. Une photo et quelques bribes biographiques. «J’ai immédiatement arrêté tous les projets que j’avais en cours pour me consacrer au récit de sa vie. Cela me prendra trois ans», explique la romancière, rencontrée à Genève en janvier tandis qu’elle terminait son manuscrit puis au Livre sur les quais à Morges. L’élément déclencheur? Le fait que le choc de l’enlèvement est tel pour la petite fille qu’elle en oubliera son prénom. Bakhita, qui veut dire la chanceuse, est son nom d’esclave.

Douceur irradiante

En Italie, Bakhita croisera une religieuse qui aura l’intelligence nécessaire pour s’adresser à l’intelligence de Bakhita. D’autres n’y parviendront pas et, avec cette bonne volonté démonstrative et cette conviction d’être du côté de la civilisation, ne verront en elle d’abord que différence et étrangeté. Le lecteur, introduit dans les pensées et le cœur de Bakhita, voit cette douceur irradiante, cette perception fine des autres, cet amour pour l’humain, d’où qu’il vienne.

L’Italie de la fin du XIXe siècle n’est pas la contrée florissante qu’on lui avait dépeinte. Elle perçoit immédiatement la faim et l’épuisement aigu dans les yeux des paysans. La misère a partout le même goût. La vie est sale et bruyante où qu’elle soit. Bakhita le sait, Bakhita le dit dans son «mélange» de langues (turc, arabe, vénitien) difficile à comprendre.

Elle sera cuisinière pour les orphelines de l’institut tenu par les Sœurs canossiennes. Puis elle s’occupera de la sacristie puis de l’accueil. Postes humbles, essentiels. Elle traversera la Première Guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, en pleine campagne libyenne du Duce, l’histoire de la «négresse devenue religieuse» a de quoi soutenir la mission civilisatrice en cours.

Une rencontre déroutante

Le témoignage de Bakhita sera publié en feuilleton dans la revue canossienne puis édité en livre, qui deviendra instantanément un phénomène éditorial. L’Histoire merveilleuse de Madre Giuseppina Bakhita enclenche un immense mouvement de ferveur populaire, à la grande stupeur de Bakhita.

Déjà âgée, le corps meurtri par les sévices de ses années d’esclavage, elle sera exhibée lors de longues tournées dans toute l’Italie, pour récolter des fonds pour les missions en Afrique. On referme cette «vie de sainte» le cœur plus riche, comme après toute rencontre importante.

Bakhita a été retenu dans la première liste de sélection du Prix Goncourt.


Véronique Olmi, «Bakhita», Albin Michel, 464 p.

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