Radiographie d’un univers (in-)hospitalier

Photographie Marc Renaud expose son enquête sur l’Hôpital fribourgeois

Le Neuchâtelois s’est attaché à décrire le fonctionnement de l’entreprise en évitant de poser son objectif sur les patients

Marc Renaud a longtemps travaillé sur les pauses au travail. Après cette thématique qu’il qualifie d’«horizontale», le Neuchâtelois a eu envie de se confronter à la verticalité d’une entreprise. Il a proposé à l’Etat de Fribourg une immersion dans son hôpital, dans le cadre de l’enquête photographique que les autorités financent chaque deux ans. «L’idée de hiérarchie est très présente dans le milieu hospitalier, à commencer par les différents codes vestimentaires», indique le quadragénaire. De février 2013 à mai 2014, il a promené son appareil dans les couloirs et les salles des sites de Châtel-Saint-Denis, Riaz ou Billens. Le résultat s’expose dès ce mercredi à la Bibliothèque cantonale universitaire.

En 45 images s’affiche un monde calme et relativement froid, loin de l’ambiance électrique véhiculée par des séries télévisées comme Urgences. Des chaises vides dans une entrée, des hommes cravatés et des femmes en tailleur, des rayonnages de dossiers, des blouses blanches à la cantine. Les patients, raison d’être d’un hôpital, sont absents. Seule, ou presque, une jambe orange – badigeonnée de teinture d’iode – émerge d’un coin de photographie, apportant sa teinte chaude aux combinaisons vertes et bleues qui s’activent dans la salle d’opération. «Je ne voulais pas tomber dans l’émotionnel ni l’attendu. Oublier les malades permet de se focaliser sur le portrait d’entreprise, souligne Marc Renaud. C’était plus simple aussi en raison de l’obligation de respecter la sphère privée des individus.»

Pour son reportage, le Romand a dû obtenir en amont l’autorisation de toutes les personnes qu’il comptait photographier: 437 paraphes et quelques dizaines de refus pour baliser un travail d’enquête. «Cette lourdeur administrative était contraignante, mais en contrepartie, l’Hôpital fribourgeois (HFR) n’a pas eu de droit de regard sur mes images.» Un employé accompagnait cependant l’observateur dans chacun de ses déplacements.

Des précautions peut-être légitimées par les tensions ambiantes. «Je suis arrivé dans un contexte de restructuration et c’est aussi cette actualité qui m’a motivé à me pencher sur ce sujet. Durant mes recherches, le site de Châtel-Saint-Denis a fermé, ainsi que la maternité de Riaz, pour des raisons économiques», précise le photographe indépendant. Une thématique suggérée à travers quelques images seulement: une main pointant la carte des diverses zones hospitalières sur un PowerPoint, une pile de caisses de courrier estampillées Morat, Tafers ou Fribourg, des femmes s’étreignant, un infirmier à l’air triste – la légende ne le dit pas, mais il regarde partir la dernière ambulance de Châtel-Saint-Denis.

«Le parallèle entre des équipes en fin de cycle et des patients en fin de vie était très prenant et parfois lourd à supporter. D’une semaine à l’autre, j’ai vu des malades partir.» Marc Renaud, pourtant, est très au fait des réalités hospitalières: «Mon épouse est médecin à Neuchâtel. Travailler sur ce thème m’a permis de m’approprier un peu son monde et de recycler toutes ces choses qu’elle me raconte.»

Philippe Trinchan, chef du Service de la culture de l’Etat de Fribourg, se félicite du «point de vue anthropologique» développé au fil des 8000 clichés réalisés: «Il ne s’agit pas d’une théorie globalisée sur le sujet mais du portrait de l’Hôpital de Fribourg dans un contexte de réformes.»

Le photographe, ainsi, a collé à l’injonction d’enquête en grappillant des images de toutes sortes, du chariot ménager au conseil d’administration en passant par quelques portraits de médecins et de leurs assistantes. Un regard balayant l’ensemble, un peu à la manière d’un témoin qui se baladerait au hasard des services. Pour un rendu moins plasticien, moins personnel et finalement peut-être moins documentaire que celui des reportages précédents, qu’il s’agisse de la très belle série de Matthieu Gafsou sur l’Eglise catholique en 2012 ou du travail d’Anne Golaz sur la chasse en 2010.

Dossier hospitalier, Marc Renaud, jusqu’au 28 février à la Bibliothèque cantonale universitaire de Fribourg. www.fr.ch/bcufCatalogue aux Editions IDPure.

La prochaine enquête sera mise au concours début 2015. Sur la base d’un projet, le ou la nominé(e) recevra 25 000 francs pour creuser son sujet.

Pour son reportage, le Romand a dû obtenir l’autorisation de toutes les personnes qu’il comptait photographier

«Durant mon reportage, le sitede Châtel-Saint-Denis a fermé, ainsi quela maternité de Riaz»