A Fribourg, le printemps rit de toutes ses jonquilles et remplit les terrasses. Mais, cette année, le FIFF invoque les fantômes et leur présence pose une ombre sur la programmation du festival. Profondes comme des tombeaux, les salles obscures brillent d’éclats particulièrement sombres et invitent à des voyages vers ces zones où la lumière décline.

Hearts of Darkness: A Filmmaker’s Apocalypse, de Fax Bahr, Eleanor Coppola et George Hickenlooper, évoque le tournage halluciné d’Apocalypse Now. Francis Ford Coppola transpose Cœur des ténèbres, ce roman de Joseph Conrad remontant le fleuve Congo jusqu’à la source de toute noirceur, pendant la guerre du Vietnam. Le capitaine Willard a pour mission d’exécuter un officier qui s’adonne à la barbarie au fond de la jungle. Le commando débarque dans une enclave de la préhistoire, empestant la mort. Le colonel Kurtz (Marlon Brando) lutte contre les ténèbres qui ont envahi son âme.

La réalité et la fiction se confondent dans la même «twilight zone». «Les réalisateurs sont les derniers dictateurs», se marre Coppola, qui a failli laisser sa fortune et sa raison dans l’aventure. Les hélicoptères loués par l’armée philippine quittent le tournage pour aller mitrailler les rebelles. L’acteur principal, Martin Sheen, fait une crise cardiaque. Et les arabesques psychédéliques de «The End», des Doors, voilent d’angoisse ce bad trip ultime.

Nuit syrienne

Le petit Ahmed, 6 ans, est lui aussi au cœur des ténèbres. Réfugié au Liban, il souffre comme 50% des enfants syriens de stress post-traumatique. Il est le personnage autour duquel s’articule Obscure, un documentaire «sur le silence» de Soudade Kaadan. D’autres victimes de la guerre, comme ce paysan qui a perdu ses terres ou ce boulanger qui a perdu la vue, témoignent de l’effacement de la mémoire collective syrienne. Quant à Ahmed, une psychologue parvient à lui arracher un pâle sourire.

«Hey hey, my my, rock’n roll will never die», chante Neil Young. Peut-être que le rock’n roll ne mourra jamais, mais il a triste mine pour Pepe Smith, l’antihéros de Singing in Graveyards, de Bradley Liew. Les termites ont bouffé ses guitares, la gloire le fuit comme la peste. Et voilà le grand escogriffe philippin au cimetière, devant le tombeau de ceux qui furent ses musiciens, dans une dérisoire tentative de réveiller les morts…

Lumière déclinante

Tout ce qui vit est condamné à mourir, même la lumière. Les projections argentiques s’éteignent. En décembre 1895, peu après la première séance de cinéma proposée par les frères Lumière, un journaliste a écrit qu’avec le cinématographe, la mort cesserait d’être une fin absolue. Pourtant les fantômes piégés sur la pellicule cessent progressivement de s’animer. Ils se pixélisent. Entre 2008 et 2014, l’analogique a été supplanté par le numérique – 99,9% de projections en Suisse.

Dans The Dying of the Light (2015), Peter Flynn célèbre les projectionnistes. Il retrace une histoire mélancolique du cinéma, de la lanterne magique au DCP, en compagnie des prolos de l’image animée. Leur boulot était dur. Il fallait porter de lourdes bobines, charger des plateaux, travailler sept jours par semaine, 365 jours par année dans des cabines surchauffées. Aujourd’hui, pour lancer un film, on pèse sur un bouton. C’est évidemment un progrès: Lawrence d’Arabie faisait 13 bobines en 70 mm, soit 238 kilos; sur disque dur, il ne pèse plus que 4,5 kilos. Mais quand ils évoquent le temps des lampes à arc de charbon, tous les mécanos du cinématographe ont des étoiles dans les yeux.

Freddy Buache, 92 ans, a eu Carte blanche pour présenter cinq films essentiels. Le fondateur de la Cinémathèque suisse a choisi entre autres The Dead, de John Huston. Le cinéaste a été cavalier dans l’armée mexicaine, boxeur, bagarreur. Il a tourné de grands films d’aventures, comme Le Trésor de la Sierra Madre, African Queen ou L’Homme qui voulut être roi. En 1987, diminué physiquement, le vieux brigand tourne un dernier film, tiré d’une nouvelle de James Joyce, d’une fragilité bouleversante.

Un Réveillon à Dublin, en 1904. Une quinzaine d’invités dansent, boivent, chantent, bavardent. Au moment de partir, une chanson venue du passé bouleverse Gretta (Anjelica Huston). Son mari ressent soudain que tous les convives deviendront bientôt des ombres. Il regarde alors la neige s’épandre «sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.» Ce sublime memento mori a été projeté en analogique et en présence de Freddy Buache. Comme au bon vieux temps. Puisque nous sommes encore vivants, remontons vers le printemps.