Bande dessinée

Baladi, le trait libre

Personnalité riche mais difficile à cerner, le dessinateur genevois lauréat du Prix Töpffer a déjà une soixantaine de publications à son actif

Il est plutôt introverti mais on le croise partout. Il est discret et méconnu mais il est «un des artistes vraiment importants en Suisse et un des rares qui a un besoin profond de s’exprimer par ce médium de la BD», selon les mots de Dominique Radrizzani, historien de l’art et directeur du festival de bande dessinée BD-FIL. Le dessinateur genevois Alex Baladi, établi à Berlin depuis sept ans, n’est pas un personnage facile à cerner. Mais on le repère de loin avec sa dégaine nonchalante qui cache une créativité bouillonnante, des sens en éveil sur ce qui l’entoure, une soif de connaissance éclectique et une réflexion permanente sur son projet artistique. «Il construit une œuvre qui ne dépend que de lui», note son ancien éditeur à L’Association, le dessinateur Jean-Christophe Menu.

Cette construction, Baladi l’élabore mentalement, en marchant, à vélo ou en dansant seul sur de la musique, sans rien coucher sur le papier, parfois pendant des mois ou des années, en menant plusieurs histoires de front, explique-t-il à un Menu un peu sidéré dans une interview publiée par la revue Kaboom.

Dans le brouhaha du dimanche après-midi au grand café Remor de la place du Cirque, Baladi parle d’une voix qui porte peu, toujours après un décalage d’une seconde comme s’il analysait la question ou s’assurait qu’il ne risquait pas de couper la parole. «J’aime travailler ici ou y donner rendez-vous, c’est calme… enfin, en temps normal. Ça me fait sortir de chez moi.» Il vient de décrocher, l’avant-veille, le Prix Töpffer de la bande dessinée genevoise, avec un ouvrage atypique (comme nombre de ses productions), Autoportrait (13.11.2013-14.11.2014), sorti chez l’éditeur genevois Atrabile.

Fabrique de fanzines

Hybride du «mail art», ce petit livre allongé réunit, recto et verso, les 54 cartes postales que Baladi a dessinées, écrites et envoyées une fois par semaine à son éditeur, pendant une année, comme autant de cases de BD, évoquant de manière claire ou par allusions énigmatiques son quotidien, ses états d’âme, ses rencontres, l’état du monde. Cette expérience n’avait pas prévu la prégnance d’une dépression «aussi sourde qu’envahissante» vécue par le dessinateur. Mais cette «cartographie d’un certain désespoir» conduit à une reconstruction progressive et une volonté d’aller de l’avant.

Exceptionnellement, cet album intègre la couleur, alors que la marque de fabrique presque exclusive de l’artiste est le noir et blanc, traité avec un trait à main levée, sans crayonnés, tout en courbes molles et arabesques, y compris dans le contour des bulles. Cette «ligne sinueuse» («ligne organique», écrit Radrizzani) s’accompagne d’une mise en scène des cases complexe, dans un agencement précis mais pas forcément perceptible pour le lecteur lambda.

A 46 ans, Baladi a derrière lui une production impressionnante, prolifique et protéiforme. Une soixantaine de publications, pas une dont le format, la pagination, la présentation ne ressemblent à la suivante ou la précédente, pratiquement toutes au catalogue d’éditeurs «indés» (petits indépendants), quand elles ne sont pas autoéditées par l’auteur lui-même. Il y explore toute «la diversité et les potentialités infinies» qu’il voit et apprécie dans la bande dessinée. Il est aussi adepte convaincu du fanzine, non pas comme un tremplin vers des œuvres et des maisons d’édition plus «sérieuses» (ceux qui disent ça l’énervent considérablement…), mais comme un moyen d’expression en soi, à part entière. Et un moyen d’entrer en contact: en envoyant, échangeant, distribuant ces fanzines «j’ai socialisé (enfin!)», écrit-il dans un de ses livres. Il a d’ailleurs créé avec ses amis Ibn Al Rabin (Mathieu Baillif) et Andréas Kündig, à Sierre en 2003, la Fabrique de fanzines.

L’idée est de mettre à la disposition du public une photocopieuse, du papier, des crayons, des ciseaux et une agrafeuse, pour réaliser de petites bandes dessinées, les monter et les distribuer gratuitement, qu’on ait 7 ou 77 ans, qu’on soit nul en dessin (qu’est-ce que ça veut dire?) ou auteur consacré (Tirabosco ou Frederik Peeters s’y sont collés). Censée être un coup unique, elle perdure, s’élargit à deux autres compères, s’installe partout, le temps d’un festival, d’une manifestation, est parfois confondue avec une garderie ou un cours de dessin, voyage jusqu’en Argentine, en Russie ou dans un centre pour personnes âgées. Les «ouvriers de la Fabrique» se racontent avec verve dans un livre d’Atrabile (2011), notant au détour d’une case que, malgré cette ouverture au public et tout le plaisir ressenti, «nous sommes restés cinq handicapés des rapports sociaux»…

Si Baladi multiplie les titres, on ne peut pas en dire autant des tirages: les ventes de ses livres oscillent autour des 500 exemplaires, ce qui l’oblige à trouver des petits boulots, illustration, décors de théâtre, stages ou workshops. A Bruxelles, où il a habité trois ans, il est même modèle dans une académie: «Du coup, moi, le dessinateur, je me retrouve objet dessiné…» C’est aussi une des raisons de son installation à Berlin, où la vie est moins chère. Mais pas que: «La ville est agréable à vivre et il s’y passe beaucoup de choses. A Genève, j’avais l’impression de tourner en rond, après toute une période où j’y étais bien, quand elle était en pleine effervescence et qu’on la disait la ville la plus squattée d’Europe.» Il participe d’ailleurs au mouvement des squats, tenant des bars éphémères et improvisés dans des caves ou des greniers…

Heureusement, la discrétion de son audience ne l’empêche pas d’être reconnu par ses pairs. Il gagne des prix parfois bien dotés, qui lui «permettent de continuer à travailler». Il avait déjà remporté le Prix Töpffer une première fois en 2000, avec Frankenstein encore et toujours, ce qui conduit à la publication de cette réinterprétation contemporaine (à Genève forcément) du personnage de Mary Shelley. Et en 2013, il est le premier dessinateur de BD à bénéficier d’une bourse de la Fondation Leenaards, grâce à l’œil de Dominique Radrizzani, qui fait partie du jury d’attribution. Ce dernier avait d’ailleurs fait entrer le dessin de Baladi dans les collections du Musée Jenisch quand il en était le directeur.

Passionné de western

Le dessinateur vit encore aujourd’hui sur le montant de cette bourse, et il travaille sur les quatre projets pour lesquels il l’a reçue (parmi la bonne douzaine entièrement construits qu’il a en tête): après avoir publié le premier, Autoportrait, il avance sur un western qui se veut une sorte de suite à une histoire de pirates qu’il a sortie il y a trois ans chez The Hoochie Coochie, Renégat (il s’intéresse aux genres et à leurs clichés, surtout le western, mais aussi les pirates, l’heroic fantasy, le space opera, qu’il mêle et détourne à sa façon). Il prépare aussi un livre en pop-up et une série sur l’histoire de la Palestine en partant de l’expédition d’Egypte de Bonaparte, dont il a déjà donné un aperçu dans la revue Lapin et qui est adaptée du spectacle documentaire Décris-ravage d’Adeline Rosenstein.

Cette histoire lui tient à cœur, peut-être en raison de ses origines: son père, économiste et financier, était Libanais d’Egypte, sa mère est Suisse. Il a été invité comme artiste en résidence à Beyrouth en 2011, où il a été convié récemment par le Salon du livre francophone, et il collabore régulièrement à la revue libanaise Samandal (Salamandre). Dans le dernier numéro, il évoque ses origines à partir de cartes géographiques.

Daniel Pellegrino, l’éditeur d’Atrabile, est admiratif du travail de Baladi et apprécie l’homme: «C’est une personnalité incontournable du monde de la BD, mais aussi de la vie alternative locale. Quand il vient nous proposer un projet, il arrive avec un travail déjà fini, ou quasi! Et s’il faut modifier quelque chose, il est toujours content de ce qu’on lui propose. J’ai vraiment l’impression qu’il élabore minutieusement son œuvre sur le long terme, dont les plus petites briques ont une cohérence absolue, et se mêlent dans une espèce de réalité parallèle.»

A lire

«Autoportrait (13.11.2013-14.11.2014)», 2015, Ed. Atrabile

«Renégat», 2012, The Hoochie Coochie

«Frankenstein encore et toujours», 2000, Ed. Atrabile

Publicité