L’art électronique est sans émotion, sans engagement? C’est un pur jeu technologique? Revoyez vite vos a priori en visitant Preabsence, l’exposition de Rafael Lozano-Hemmer, artiste canado-mexicain, à la HeK, ou Haus der elektronischen Künste, à Bâle. Là, un arrêt de tram avant celui du Schaulager, une série d’installations interactives attendent les visiteurs pour prendre pleinement leur sens. Elles sont en effet toutes animées, voire nourries par leur présence. Encore faut-il que cette présence soit efficiente.

Ainsi, avant même que l’on entre dans le bâtiment, ces 127 ampoules suspendues au plafond de la halle s’allument dans des rythmes légèrement différents, selon les rythmes cardiaques des visiteurs qui ont pris en main les capteurs installés sur le côté. Déjà, avec Pulse Room (2006), il est question d’individus, dans leur singularité. Tout au long de l’exposition, les œuvres vont ainsi prendre forme différemment selon qui les visite et de quelle manière. A l’intérieur, Pulse Index fonctionne également sur les rythmes cardiaques, mais aussi sur l’empreinte digitale. Sur tout un mur, se combinent des centaines de doigts qui pulsent, dessinant un vaste paysage de peaux vibrantes.

La chaleur des corps et Google Street View

Ce sera la chaleur des corps, le temps de présence aussi, qui comptera dans Airborne 3, pour faire circuler les lettres comme des bulles sur l’écran. Charles Babbage (1791-1871), un des concepteurs de ce qui deviendra nos ordinateurs, y est cité, évoquant la façon dont la voix humaine pulse l’air. Redundant Assembly, une des œuvres les plus récentes, combine les visages des deux visiteurs présents devant ces caméras pour créer un hybride éphémère. C’est ainsi un questionnement sur l’identité singulière mais aussi sur les possibilités de l’union, de la collaboration, qui se met en place au fur et à mesure du parcours.

Par son titre inspiré de l’œuvre de George Orwell, 1984 x 1984 évoque ce monde de surveillance et de compilation de données – les fameux data – dans lequel nous vivons tous les jours. Mais ce n’est pas une dénonciation forcenée. On trouve même un vrai plaisir à s’agiter, à danser devant ce mur de nombres. Ce sont en fait des numéros de portes d’immeubles et de maisons captés par Google Street View dans le monde entier, avec toute la fantaisie des polices, des couleurs, des matières que cela implique. Et les silhouettes des visiteurs se dessinent, mouvantes, dans cette fantaisie. C’est simplement joli, aimablement fascinant, si on ne se rend pas compte que cela met en branle un inquiétant décompte vers le nombre 1984.

Level of Confidence est sans aucun doute le travail le plus directement engagé de l’exposition et suscite d’autres formes d’émotions. Rafael Lozano-Hemmer rend ici hommage aux 43 étudiants d’école normale kidnappés dans la ville d’Iguala, au Mexique. L’œuvre a été réalisée en mars 2015, six mois après leur enlèvement. Une caméra filme les visages des visiteurs et un logiciel de reconnaissance facial conçu pour repérer les traits de ces jeunes disparus va estimer des pourcentages de ressemblance entre ces vivants, paisibles, et les disparus dont le deuil est impossible. La recherche semble en effet vaine puisque les étudiants ont sans doute été atrocement tués dans un drame qui implique autant les autorités que les cartels de la drogue. Mais les circonstances restent floues. Il reste donc la révolte, brûlante, et le geste mémoriel, intense. 

Rafael Lozano-Hemmer, «Preabsence», HeK, Freiliger-Platz 9, Münchenstein (BL). Jusqu’au 28 août. www.hek.ch