La majorité des spectateurs de Baril de poudre n'aura pas été attirée par un désir esthétique. Précédé par la presse, le public aura surtout soif de découvrir un contrechamp aux images de la télévision. Il s'agira de vérifier, en somme, si les Serbes existent, et comment. Les spectateurs auront tort, puisque le film ne raconte pas les tensions actuelles: il situe son action durant la période post-Dayton où les Quinze exhortaient Milosevic à stopper ses exactions au Kosovo.

Mais les spectateurs auront aussi raison: le souci de dépasser le réel proposé par la télévision, de regarder autre chose que le feuilleton CNN et les briefings de l'OTAN, est une façon de considérer l'information non comme un dû, mais comme une pratique démocratique. Regarder Belgrade autrement que par ces plans de nuits incendiées: parce qu'il permet de réduire un peu la distance qui nous sépare de l'acte de guerre, Baril de poudre est aujourd'hui un film au rayonnement et à la rentabilité internationales.

La guerre lui profite au point que, entre sa première à Venise en septembre et sa sortie en plein conflit, il a gagné un potentiel. Hier ignoré d'une pichenette («…cet humour macho […] est difficilement supportable à cette dose d'agitation», lisait-on dans le quotidien Libération); aujourd'hui, centre de l'attention.

Ce n'est pas la première fois qu'un film provenant d'ex-Yougoslavie offre un contrepoint synchrone à l'actualité. Before the rain du Macédonien Milcho Manchevski en 1994, Underground d'Emir Kusturica (1995) ou Le temps des miracles (1990), de Paskaljevic déjà, ont joué ce rôle. Ce cinéma éclos du drame des Balkans et, en particulier, de la Bosnie, est même devenu, comme l'affirme le cinéaste ci-dessus, un genre à la mode. Alors que Belgrade fait actuellement un tabac à une adaptation nationaliste du Couteau de Vuk Draskovic, les cinéphiles cherchent vainement une région du monde qui ait si bien réussi à se servir du cinéma durant ses heures les plus sombres.

De tous les récents conflits mondiaux, du Vietnam à la Guerre du Golfe, la crise actuelle est celle qui a amené, simultanément à l'événement, le plus de productions. Un cinéma en direct, en équilibre fragile sur la corde ambiguë qui surplombe la propagande et où l'on devine encore l'inflation de projets (de 20 à 40) qui a suivi la censure de Tito. Le Maréchal visionnait lui-même tous les films – il préférait interdire que contraindre. Lui ont succédé un humour qui fait jaillir le rire du tragique le plus noir, et l'obsession du passé communiste, cette ère glaciaire d'où rien ne suintait en dehors de la sphère étatique. Le dégel n'est pas vieux: Papa est en voyage d'affaires (1985) de Kusturica est l'un des premiers films à avoir osé parler de la répression titiste. Quinze ans seulement que ces cinéastes ouvrent leurs yeux sur le monde tel qu'il est. En direct, comme pour conjurer une glaciation qui menace encore.