Ballade irlandaise pour un enfant volé

Drame comique Dans «Philomena», une vieille dame recherche son fils en compagnie d’un journaliste snob

Judi Dench et Steve Coogan font un duo éblouissant

Grande star en Angleterre grâce au personnage d’Alan Partridge, le casse-pieds de first category qu’il incarne dans des shows télévisuels et radiophoniques, Steve Coogan s’est lancé sans trop de succès à la conquête de l’Amérique. On l’a vu boire des expressos dans Coffee & Cigarettes de Jarmusch ou cavaler aux côtés de Jackie Chan dans Le Tour du monde en 80 jours.

De retour sur son île, Steve Coogan, cet esprit vif et parfaite expression de la morgue britannique, a ressenti quelque lassitude à faire le bouffon. Cherchant à acquérir une respectabilité que son humour grinçant ne suffisait à asseoir, le comédien a trouvé une occasion de se racheter dans The Lost Child of Philomena Lee, le livre que Martin Sixsmith a consacré à l’histoire d’une femme spoliée de son enfant. Il a signé l’adaptation et confié la réalisation à Stephen Frears.

Après un sérieux coup de mou (Lay the Favorit e, Chéri), le plus punk des réalisateurs britanniques (My Beautiful Laundrette, Prick Up Your Ears, The Queen) reprend du poil de la bête dans cette comédie douce-amère qui passe du rire aux larmes avec une aisance déconcertante.

Dans les années 50, Philomena a fauté. Bouclée dans le couvent de Roscrea, elle y accouche d’un garçon, Anthony. Les bonnes sœurs vendent son fils à de riches Américains. C’est ainsi que cela se passait dans la verte et très catholique Irlande, une réalité déjà dénoncée par Peter Mullen dans The Magdalena Sisters.

Cinquante ans plus tard, Philomena (la grande Judi Dench) n’a pas fait son deuil. Sa fille la met en contact avec Martin Sixsmith (Steve Coogan). Sur la touche, ce journaliste politique cherche à s’occuper, quitte à tremper ses mains dans le cambouis du fait sociétal.

Couple formidablement disparate, la vieille dame raisonnablement naïve qui aime les romans à l’eau de rose et le snob normalement odieux qui sort d’«Oxbridge» mènent l’enquête. Elle les conduit du couvent, dont les archives ont été détruites dans un incendie, jusqu’aux Etats-Unis où Anthony a grandi et fait une belle carrière politique.

Trop tardive pour aboutir à d’émouvantes retrouvailles, cette quête entre mensonges assumés et vérités qui dérangent ramène Philomena et Martin là où tout a commencé, à Roscrea, et où tout est susceptible de se terminer, dans le petit cimetière derrière le couvent. Une des références des auteurs était Missing de Costa-Gavras, un film dans lequel on cherche une personne disparue, mais on en trouve une autre.

La réussite de Philomena tient à son dosage doux-amer parfaitement réussi et à sa britannité. L’alchimie entre les deux comédiens fonctionne à la perfection, de même que celle entre Steve Coogan, scénariste-producteur, et Stephen Frears, réalisateur. Pleinement conscient de travailler sur une «histoire très déprimante», le comique a su trouver le sucre qui aide la médecine à passer. «On a dû mettre de l’humour… Mais j’ai demandé à Stephen de me freiner!» plaisantait le comédien au dernier Festival de Venise, où le film a été acclamé. S’étant rendu compte que le cynisme, sa spécialité, n’est «pas toujours un état d’esprit sain», il a voulu montrer «le triomphe de l’espoir sur le cynisme».

Steve Coogan ne pensait d’abord pas tenir le rôle de Martin Sixsmith, mais il a fini par remarquer qu’il s’investissait beaucoup dans le scénario. Son personnage règle quelques comptes avec l’Eglise catholique, anathème explosif appelant Jésus à venir rudoyer les nonnes sans cœur. Philomena, elle, pardonne à celles qui l’ont offensée. Cette morale de la résilience est infiniment plus enrichissante qu’un un happy end hollywoodien.

Philomena raconte aussi le lien entre l’Ancien et le Nouveau Monde, rappelant que le rêve américain relève plus de la propagande que de la réalité, que le royaume de Hollywood se refuse parfois aux gentlemen britanniques. Car, comme l’observe Steve Coogan, «les Américains aiment les gars drôles qui ont finalement du succès, alors que les Britanniques aiment les gars qui sont fondamentalement des ratés». Quant à Stephen Frears, il invite le pape à voir le film.

VV Philomena, de Stephen Frears (Royaume-Uni/France, 2013), avec Judi Dench, Steve Coogan, Sophie Kennedy Clark. 1h38.

La réussite de «Philomena» tient à son dosage doux-amer parfaitement réussi et à sa britannité