récit

«Ballast», du Genevois Jean-Jacques Bonvin, résonne fort dans la rentrée littéraire

Un petit ouvrage très dense fait revivre Kerouac, Ginsberg, Burroughs, et au milieu d’eux, leur offrant la matière de sa vie toujours en mouvement, Neal Cassady, poète sans œuvre, le plus radical d’entre eux

Genre: Récit
Qui ? Jean-Jacques Bonvin
Titre: Ballast
Chez qui ? Allia, 62 p.

Dans cette rentrée romande, entre les livres de deux auteurs confirmés (Metin Arditi, Le Turquetto, Actes Sud et Olivier Sillig, Skoda, Buchet & Chastel) et un premier roman (Julien Maret, Rengaine, Corti), résonne d’un son particulier un petit ouvrage dont le titre claque comme cailloux qui s’entrechoquent: Ballast. Ce n’est pas un coup d’essai. Jean-Jacques Bonvin a déjà publié un roman et de nombreux textes en revue, mais ces écrits sont restés confidentiels. La Résistance des matériaux, son premier roman, publié en 2000, a été prétérité par la faillite de l’éditeur, Melchior, et du distributeur. On peut en lire un bref extrait sur Internet, trois entrées de dictionnaire qui éveillent le désir d’en lire plus. Et sur le site de la revue en ligne Coaltar (www.coaltar.net), plusieurs textes brefs manifestent la singularité de cette écriture. Le manuscrit de Ballast a été envoyé aux Editions Allia, ce «laboratoire» qui a révélé tant d’auteurs originaux, dans des registres très différents – Valérie Mréjen, Hélène Frappat, David Bosc, Eric Chauvier…

C’est ce terme de laboratoire, justement, qui a attiré Jean-Jacques Bonvin, «atelier» ou «chantier» lui aurait aussi convenu. Ce sociologue se confronte volontiers à la matière. «J’aime le bâtiment», dit-il, lui qui travaille souvent de ses mains à refaire des maisons, en France voisine, aux Etats-Unis où il a vécu et où il retourne souvent. Il y éprouve la résistance des matériaux comme il teste celle des mots.

Le ballast, explique-t-il, c’est d’abord ces cailloux dont on lestait les bateaux qui revenaient à vide, leur cargaison livrée. Le mot désigne maintenant le lit de gravier qui assure la stabilité entre les rails des trains. C’est sur le ballast que Neal Cassady s’est écroulé, le 3 février 1968: «General congestion of all systems». Dans ses veines, la tequila, les barbituriques, l’usure de vingt-cinq ans d’excès qui ont raison de lui à 42 ans. Quelques mois plus tard, Jack Kerouac le suivra dans la mort, «outre saturée de sang, outre qui pisse de partout, partout perforée». Ils étaient quatre, leurs vies et leurs écrits emportés dans le même mouvement: ces deux-là, Kerouac et Cassady, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, le dernier survivant, résument la Beat generation. A partir de leurs fins contrastées, dans un texte bref et magnifiquement rythmé, Jean-Jacques Bonvin développe «une variation à quatre voix sur le thème du rêve cassé sec, du vol époumoné dans la tempête de fleurs, sur le thème aussi de la joie qui courait en filigrane dans les revendications les plus entêtées alors faites à la vie puisqu’on voulait un monde en cessation de commerce».

Les livres que publie Allia ne se ressemblent pas, mais ils ont en commun de répondre à un principe, dit Gérard Berréby: «Que la forme soit révélatrice du contenu, et que le contenu fasse retour sur la forme. La forme que Jean-Jacques Bonvin a choisie structure son propos; elle est même la possibilité de la structure. Il y a, dans Ballast, une correspondance intime entre style, structure et sujet. Dans la présentation du livre, nous employons sciemment le terme de «prosodie», qui renvoie non seulement à Cassady, Burroughs, Kerouac et Ginsberg, mais à l’écriture même de Jean-Jacques Bonvin, qui a un rythme, et propose un point de vue original.» Dans sa brièveté – soixante petites pages – et sa liberté très travaillée, ce texte tente, avec succès, «de restituer la geste de ces forcenés de la Beat Generation qui, tels des anges hallucinés, cherchent à s’emplir de vie, d’expériences et d’émotions, et se lancent à perdre haleine dans l’aventure avant de la recracher, esseulés, sur le papier». Ils préfigurent l’énergie du rock, dont la mythologie, avec son «arrière-fond libertaire», occupe une grande place dans le catalogue d’Allia.

Ils étaient quatre, mais Jean-Jacques Bonvin focalise sur Neal Cassady, celui qui aimante les trois autres, le poète sans œuvre ou presque, celui qui est allé jusqu’au bout. Neal Cassady, employé de chemins de fer pour faire vivre sa famille, toujours en mouvement, sur les rails, sur la route, d’une femme à l’autre. Et aussi au lit avec Allen Ginsberg – ce qui lui coûtera l’amour de sa femme Carolyn –, Verlaine et Rimbaud revisités, mais c’est Verlaine qui frappe à la porte. Dans ce quatuor, les relations bougent, s’échangent. Jack et Neal, profondément liés, entre eux, dans les voyages et les lettres. Entre eux, Carolyn qui les attend en peignant des tableaux qui racontent Neal. Neal, celui qui n’écrit pas. Ou peu: une brève autobiographie, des lettres auxquelles Kerouac empruntera beaucoup. Aux trois autres, il sert de pâte à fiction, son mouvement nourrit leurs écrits. Lui pourtant, le gamin sauvage, qui cherchait son père dans les bars, le voleur de voitures, le chauffeur des autres, n’est pas inculte. Nietzsche, Proust sont ses modèles. Son rôle a été oblique mais important, dit Jean-Jacques Bonvin: «Cassady a renouvelé la langue, via Kerouac qui a repris des passages entiers de ses lettres, Ginsberg un tout petit peu, Kerouac et Burroughs beaucoup plus. Ces gens savaient ce qu’est une machine et comment elle fonctionne (locomotive, voiture, machine à écrire); ils se sont mis dans la peau de la machine; Kerouac tapait vertical sur l’horizontal du train.» Des utopistes? «Je ne pense pas que le noyau de la Beat Generation rêvait. Pas Cassady en tout cas. Il agissait sans attendre, fonçait, c’est tout. Peu de distance réflexive entre la pensée et l’acte. Et je ne pense pas qu’on puisse parler d’espoir ou de désespoir, pas plus que de suicide, c’est plutôt compulsif. L’utopie n’était pas du tout la tasse de thé de Cassady, ce qui l’opposait à Ginsberg.» L’alcool, la drogue, ont joué leur rôle: «Plus que le LSD, les amphétamines et l’herbe et la tequila et la bière pour ce pauvre Kerouac en sa fin. Moteur de création ou de destruction? je ne sais pas, je ne parviens pas à distinguer l’une de l’autre chez eux.»

Ballast n’est pas une biographie, même si le récit se nourrit de faits. Jean-Jacques Bonvin se met à hauteur de ses personnages, le livre partage leur vie, au présent, il y est, et nous avec lui. C’est un pari risqué, très réussi. L’auteur suit ses figures avec empathie et distance, par fragments éclatés. «Pas de nostalgie de cette époque ni de ces personnages mais un constat: l’individualisme et l’espace qui ont permis des aventures comme celle de Neal Cassady ne sont plus. Il y a dissémination auprès de chacun-e de la même soumission à la quincaillerie marchande dans des lieux de plus en plus semblables et restreints. On s’habille trash, presque parachutiste, dans la rue, c’est du pipeau. Plus d’individus, seulement des métastases, j’exagère à dessein», répond par mail l’auteur en voyage. «Ils ont renouvelé la langue, oui, dans la mesure où ils l’ont complètement fondue dans leur expérience, et vice versa, ce qui donne une rapidité dans le ton de la narration qu’on ne connaissait pas auparavant, même avec Hemingway, Dos Passos et les autres, qui se sont entêtés à donner dans l’allégorie démonstrative.»

Auparavant, sur une terrasse genevoise, cigarette oblige («Jamais je n’arrêterai de fumer», affirmé comme un acte de résistance), ce sexagénaire juvénile et ascétique aura parlé de Beckett et de Gadda, d’Elfriede Jelinek, de la paranoïa des auteurs américains contemporains, de Coaltar, la revue en ligne qu’il a lancée avec des amis en 2008 après avoir collaboré à d’autres titres, Cavaliers seuls, Jocal. Né en Suisse, grandi en Bretagne, Jean-Jacques Bonvin a vécu aux Etats-Unis et beaucoup voyagé. Sociologue de formation, il travaille aujourd’hui à l’Université de Genève. «Mais je n’enseigne pas», tient-il à préciser, car le discours académique tue la littérature, pense-t-il. Les textes qu’il publie dans Coaltar (qui tire son nom d’un mélange de charbon et de goudron, toujours le matériau, toujours la route) sont des variations autour de Thomas Bernhard, Pessoa, Malcolm Lowry (dont la figure hante aussi Ballast). Un univers noir, dont le romantisme est jugulé par la sobriété. Il a aussi créé, dans les années 1980, le Festival de poésie sonore, qui deviendra plus tard Roaratorio, pour lequel il fera venir de nombreux poètes américains: toujours le souci du rythme, de l’adéquation de la forme et de l’époque; l’alliage du rire, de la joie et du désespoir.

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Jean-Jacques Bonvin

Ballast

Extrait p. 61

«Ces quatre-là ont fini par fusionner à forcede ne plus se voirni s’entendre, leur œuvre était entre eux plus qu’en eux, elle leur barrait la vue et leur échappait, elle prenait la route à son tour»
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