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Pierre Rosanvallon.
© HermanceTRIAY

Livres

Le ballet désossé de l’après-68

Pierre Rosanvallon livre un témoignage précieux sur l’histoire intellectuelle française des cinquante dernières années. Un travail nourri de son propre engagement, à gauche, qui ambitionne de réhabiliter l’idéal d’émancipation

C’est devenu un lieu commun: dans les années 60, on avait les hippies, avides d’expériences créatives et libertaires, auxquels ont succédé, dans les années 80, les yuppies, carriéristes ambitieux, avant qu’eux-mêmes ne soient remplacés par les bobos, bourgeois-bohèmes en quête de sécurité et d’épanouissement personnel. Comment expliquer l’histoire intellectuelle de cet affadissement progressif de l’idéal d’émancipation? Quel a été le rôle de la gauche dans ce retournement? Et surtout: comment sortir désormais du «fatalisme morose et désabusé» qui s’est sournoisement emparé des esprits, y compris politiques?

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C’est à cette double tâche, à la fois explicative et programmatique, que s’est attelé le philosophe politique et historien des idées Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France. En tant qu’acteur de la vie intellectuelle de ces cinquante dernières années, il chausse les lunettes du témoin rapproché; en tant qu’historien de la démocratie, il décrypte l’histoire longue du projet moderne d’émancipation.

Malgré cette double focale, il faut bien dire pourtant que Rosanvallon reste atteint de strabisme intermittent. Car pendant de longues pages de son livre qui en a plus de 400, il ne se concentre que sur lui-même, sur son projet théorique et les étapes de sa gestation, comme si l’après-68 ne tournait qu’autour de lui. Ce n’est d’ailleurs pas forcément sans intérêt, mais à plusieurs reprises, on se dit toutefois que le titre de son opus est mal choisi: sous couvert de Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, il ne parle en fait que de la sienne. Mai 68 se résume, trop souvent, à Moi-68.

La «deuxième gauche»

Mais ne soyons pas injustes. Une fois que l’on consent à fermer les yeux sur ce gros péché de narcissisme, le livre se savoure effectivement comme un témoignage éclairé sur l’histoire intellectuelle française (et française uniquement) des cinquante dernières années. Toute la première partie du livre tourne autour de la «deuxième gauche», ce mouvement né dans les années 1970 qui se caractérisait par «le projet de lier radicalité réformatrice et culture de gouvernement».

Il était incarné par la CFDT et Edmond Maire, puis Michel Rocard, Jean-Luc Mélenchon, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, tous venus du «socialisme autogestionnaire», de la critique du totalitarisme, de la critique du jacobinisme et du combat contre les archaïsmes. L’occasion pour Rosanvallon de livrer son analyse politique de l’évolution de la gauche depuis la victoire de Mitterrand et de ce qu’il appelle «le paradoxe de 81»: «la gauche est en effet arrivée au pouvoir avec un programme en complet décalage avec l’esprit de Mai 68».

Le dramatique tournant d’austérité de mars 1983 dévitalisera la deuxième gauche et son projet global d’émancipation, crucifiant l’esprit de 1968. Lorsque Rocard arrive au pouvoir (1988-1991), la gauche qu’il incarne est agonisante. Pierre Rosanvallon montre alors le rôle que la Fondation Saint-Simon, le think tank le plus influent de la gauche dès les années 1980 et dont lui-même a été une des têtes pensantes, voire chevilles ouvrières, a joué dans l’évolution de la gauche.

Atelier intellectuel indépendant

A l’origine très rocardienne, cultivant l’esprit du «jacobinisme d’excellence», lieu de pouvoir réunissant dans un club quelques-uns des plus grands décideurs français, la fondation alimentait aussi tous les fantasmes, notamment par des médias.

On assiste dans ces pages à une saisissante étude sociologique de la vie intellectuelle française, qui est simultanément présentée comme une étape dans la formation de l’ego: «Je retiendrai de cette expérience la leçon que la production des idées devait avoir sa pleine autonomie et ne pas se lier à quelque type d’institution sociale ou politique que ce soit. C’est ce que j’entreprendrai en mettant sur pied en 2001 La République des idées, un atelier intellectuel indépendant, de façon que la production d’idées soit considérée en tant que telle, avec la force matérielle que celles-ci peuvent avoir en elles-mêmes, sans être parasitées par des effets de proximité ou d’appartenance.»

Retournements et trahisons

Mais ce sont sans doute les derniers chapitres qui sont les plus captivants. Rosanvallon y décrypte les recompositions politiques et idéologiques de la France des vingt dernières années, tiraillée entre la République et le Marché, entre désenchantement démocratique et national-populisme, dans un paysage qui désormais met le progressisme à la dérive. Ces pages témoignent d’un grand désarroi, d’une sorte «d’enlisement des idées» qui fut la marque de la première décennie des années 2000.

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Recompositions, retournements, trahisons, rapprochements inattendus forment ce monde où se côtoient dans un ballet désossé Le Figaro Magazine, les nouveaux réactionnaires, les critiques des droits de l’homme, les déclinistes, les anti-libéraux et procureurs de Mai 68 qui aujourd’hui encore occupent le devant de la scène. Dans cette critique de la modernité, Rosanvallon constate un puissant «vide intellectuel», qui n’entame pourtant pas son credo: nous n’en sortirons «que par l’entrée dans un nouvel âge des démocraties et de l’organisation solidaire du social. Car c’est toujours dans les promesses non tenues de la modernité que s’enracinent les perversions régressives et les illusions mortifères.»


Pierre Rosanvallon, «Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018», Seuil, 448 p.

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