Spectacle

«Le Ballet du Grand Théâtre de Genève n’a jamais été aussi demandé»

Près de 80 représentations à Genève et l’étranger pour la saison 2016-2017, un record. Les 22 danseurs de la compagnie genevoise jouissent d’une cote d’enfer. Son patron, Philippe Cohen, détaille les raisons de cet engouement, à deux jours de «Ba/Rock», nouvelle création de la maison

Et si le Ballet du Grand Théâtre (BGT) vivait un âge d'or? Jamais la compagnie genevoise n'a autant dansé à Genève et dans le monde: près de 80 représentations programmées rien que pour la saison 2016-2017, «un record absolu», note Philippe Cohen, le patron de la troupe. Rarement aussi les 22 danseurs de la phalange auront été aussi ovationnés dans leur nef, l'Opéra des Nations, depuis le début de l'année. Dans les travées, la ferveur est palpable et le public souvent debout à la fin de la représentation. 

Cet élan formidable, on l'éprouve l'autre jour dans l'intimité d'une répétition. Bonnet vissé sur la tête, barbe de mousse juvénile, Jeroen Verbruggen traverse en courant toute la salle et bondit sur scène. Cet ancien danseur étoile, considéré comme l'un des chorégraphes les plus prometteurs de sa génération, réunit garçons et filles autour de lui. Quelque chose ne joue pas, une affaire de rythme, lance-t-il, plus fraternel que commandeur. Mais tout cela sera réglé, jure-t-il, vendredi, jour de la première de Ba/Rock, soirée en deux actes, deux pièces, l'une sur des sonates de Scarlatti, l'autre sur le Vena amoris pénétrant jusqu'à l'âme de Jean-Philippe Rameau. 

Dans l'ombre, Philippe Cohen assiste à la manœuvre comme il le fait depuis 2003, année où il succède à Giorgio Mancini à la tête du Ballet. Parce qu'il a la réputation de vouloir tout contrôler, certains le surnomment Diaghilev, du nom de l'inspirateur des fameux Ballets russes des années 1920. N'empêche que sa méthode porte ses fruits. Il la détaille.

Le Temps: Le Ballet du Grand théâtre est très demandé à l'étranger. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Philippe Cohen: Notre force, c'est l'originalité des projets. Quand je suis arrivé, j'ai annoncé la couleur: nous ne ferions pas appel à des chorégraphes stars, les William Forsythe, Jiri Kylian, Mats Ek, ceux qui font le bonheur de tant de compagnies en Europe. C'était un choix pragmatique: souvent ces artistes n'ont pas le temps de se consacrer complètement à une production, ils délèguent ce soin à des assistants. Surtout, je voulais que nous nous distinguions. Toutes les grandes troupes ont leur pièce de Forsythe au répertoire. Nous avons misé pour notre part sur des créateurs repérés qui n'étaient pas encore des vedettes.

– Qui par exemple?

– Le Français Benjamin Millepied, danseur étoile au New York City Ballet. Quand nous lui proposons de monter «Casse-Noisette» en 2005, il a 28 ans et il n'a pas l'aura médiatique que lui donneront son mariage avec Natalie Portman et son passage à la tête du Ballet de l'Opéra de Paris. Je pourrais vous en citer beaucoup d'autres, le Flamand Sidi Larbi Cherkaoui et son merveilleux «Loin», ou encore l'hispano-suisse Cisco Aznar. Son imaginaire extravagant et follement romantique pouvait effaroucher. Son «Coppélia» en 2006 est l'une de mes plus grandes fiertés. 

– Quand vous êtes arrivé en 2003, quel était le rayonnement international de la compagnie?

– Il avait beaucoup diminué, surtout nous n'avions plus grand-chose en magasin: peu de pièces à proposer. J'ai pris mon sac à dos et j'ai rencontré des directeurs de théâtre en leur expliquant ce que je voulais faire. Je me suis beaucoup appuyé sur l'image de la qualité suisse. La réussite du «Casse-Noisette» de Benjamin Millepied, celle du «Roméo et Juliette» de Joëlle Bouvier nous a aidés.

– On dit qu'il est plus difficile aujourd'hui de tourner, vu notamment la cherté du franc. Vous confirmez?

– Non. On a intégré cette donnée. Je dis plus facilement non à une tournée que je les recherche. Je tiens à ce que nous ayons du temps pour monter nos créations, huit semaines au minimum. 

– Comment choisissez-vous les chorégraphes à qui vous confiez une création?

– Il faut qu'ils aient une écriture. Je n'ai pas été danseur chez Dominique Bagouet sans que ça laisse des traces. J'aime que la danse raconte quelque chose. Ce qui me touche par exemple chez Jeroen Verbruggen, c'est que je sens chez lui un fond tragique, au sens que ce terme peut avoir chez Sophocle. 

– Ces cinq dernières années, toute la compagnie a été renouvelée. En fonction de quels principes?

– J'avais envie d'une unité esthétique et plastique. On dit souvent qu'il faut favoriser la diversité, celle des corps notamment. Moi, j'ai cherché une harmonie, une homogénéité, pour que les personnalités s'affirment non pas à travers un physique particulier, mais par un talent d'interprétation. Aux Etats-Unis, les gens sont fous de la troupe pour cette raison. «Ils sont tellement beaux», s'enthousiasment-ils. 

– Il a parfois été question, en période de disette économique particulièrement, de supprimer la compagnie. Sentez-vous encore cette menace?

– Il me semble que ça a changé. Nous avons une reconnaissance forte à Genève, où nous avons un public d'inconditionnels de 6 à 7000 personnes. Même quand nous montons des pièces plus difficiles, nous sommes assurés de remplir la salle à 75%. Cette fidélité est fondamentale. Parce qu'on vit à Genève et qu'on dépend de fonds publics.

– Qui vous inspire en tant que directeur de compagnie?

– On me reproche parfois d'être Diaghilev, parce que je suis dirigiste. Mais la personnalité qui me marque à vie, c'est la danseuse et pédagogue Rosella Hightower, dont j'ai été l'élève à Cannes à la fin des années 1970. C'est elle qui m'a construit. J'ai habité chez elle. Elle disait toujours: «Si tu ne peux pas défoncer une porte, passe sous la barrière.» C'est ce que je fais. 


«Je peins les gestes avec mes doigts»

Le chorégraphe Jeroen Verbruggen, 33 ans, signe «Ba/Rock», à l'affiche dès vendredi à l'Opéra des Nations. Confidences d'un capitaine ailé

Peter Pan à la barre du Ballet du Grand Théâtre. Dans la nuit de l’Opéra des Nations, calé dans un fauteuil, le chorégraphe Jeroen Verbruggen, 33 ans, épouse chaque mouvement des danseurs. Les cordes sont grisantes comme toujours chez Jean-Philippe Rameau. Sur la scène, garçons et filles forment un instant un essaim noir et or, puis se dispersent en couples étrangement liquides. On se laisse aspirer par la vague de Rameau, trop sans doute. Jeroen interrompt le mouvement à l’instant et dévale la salle à la vitesse de Bambi – il chérit les animaux. A quelques jours de la première de son «Ba/Rock», de ce mariage entre Rameau d’un côté, Scarlatti et Couperin de l’autre, l’extase baroque n’est pas encore assurée.

Mais il est en face de vous à présent, jean grunge, bonnet de moussaillon sur visage d’enfant frondeur. Dans ses yeux d’ange bleu, un air de mutinerie à la mode de Peter Pan. Mais lesté d’un pragmatisme qui fait de lui un chorégraphe très demandé, artiste résident aux Ballets de Monte-Carlo, où il fait figure d’«enfant terrible.» A l’automne 2014, il entraînait le Ballet du Grand Théâtre dans un «Casse-Noisette» sombre et fantastique, un air de Tim Burton au pays de la fée Dragée. A l’époque, il venait de mettre un terme à une carrière de danseur soliste, admiré en Europe, dans des pièces de Jan Fabre, Sidi Larbi Cherkaoui ou Emio Greco, des références.

«Passer du très narratif Casse-Noisette à Rameau et Scarlatti, c’est un sacré écart, confie-t-il, un verre de jus de pommes à portée de lèvres. J’ai écouté toutes les sonates de Scarlatti dans ma cuisine, il y en a près de 400, c’était horrible. J’ai resserré peu à peu ma sélection pour n’en retenir finalement que cinq. J’y ai ajouté une pièce de François Couperin pour créer une ambiance. Ces compositeurs, c’était ma contrainte. Mais c’est ainsi que j’apprends, par la contrainte.»

Car il ne faudrait pas croire que Jeroen Verbruggen a des prétentions de petit caïd de la danse. «Mes héros s’appellent Alain Platel, Jan Fabre, Sidi Larbi Cherkaoui et ça ne fait que deux ans que je chorégraphie. J’ai une marge de progression. Mon leitmotiv, c’est que je dois me surprendre, sinon je m’ennuie.»

«Mais comment dirigez-vous vos danseurs?» «Je peins avec mes doigts les mouvements, je sculpte en parlant. Je ne leur demande pas de copier mes gestes, mais d’entrer dans un tableau.» Vendredi, soir de première, Jeroen rêverait d’être ailleurs. Ou alors d’attendre les spectateurs à la sortie pour leur demander ce qu’ils ont pensé. «La suite? Je n’ai pas de temps pour avoir une vie privée, mais je voyage. Je m’apprête à retourner au Japon, seul, pour voir l’île des lapins, celle des renards, pour skier aussi sur le Mont Fuji.» Peter Pan est insaisissable.

(Alexandre Demidoff)


 Ba/Rock, Genève, Opéra des Nations, du 21 oct. au 1er novembre. Rens.www.geneveopera.ch/accueil/

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