Mémoire

Le Ballet des Morts, regard sur l'autre conséquence de la Première Guerre

Après la Grande Guerre, pour obtenir la paix, il n’a pas suffi de gagner le conflit. Il a fallu aussi gérer les dépouilles des soldats tombés au combat. Commence alors le «Ballet des morts», dont l’historienne Béatrix Pau propose une approche essentielle

La Der des der a regagné en quelques années un intérêt particulier. Un temps laissée pour compte, elle est devenue le symbole même de la guerre, absurde, inutile, barbare et assassine. Une position que ne peut lui prendre le deuxième conflit mondial, autrement connoté dans la grande échelle de la lutte du Bien contre le Mal. A chaque guerre son rôle et sa place dans les mémoires collectives. Et la Première joue à merveille son rôle d’exutoire réflexif d’une soif de sang très contemporaine.

En ce centenaire de la boucherie de Verdun, il est naturel de parler des sacrifices de toute une génération, du suicide de l’Europe, de l’horreur des tranchées, des gaz incertains, du roulement incessant des obus, des shrapnels, des gueules cassées et de la folie des hommes, de la perte de repères humains. Mais l’histoire ne s’arrête plus là. Que faire après de ces centaines de milliers de corps, souvent fracassés ou inconnus? Avec Le Ballet des morts, l’historienne Béatrix Pau apporte une précieuse contribution à un sujet longtemps négligé, mais capital, car la nation qui arrive à gérer le deuil pourra peut-être contenir sa population et envisager l’après-guerre.

Promenades sur la ligne de front

Dès les premiers et terribles affrontements d’août 1914, les familles auront à cœur de retrouver leurs fils, maris, frères disparus. On recherche des renseignements, généralement auprès des camarades, quelquefois de l’administration ou des autorités locales. Beaucoup sont enterrés dans des champs, des sous-bois, en groupe ou seuls. Les parents n’auront de cesse de rechercher les corps pour pouvoir effectuer le travail de deuil, quitte à se retrouver dans la zone des armées, parfois juste à côté des combats. Et on imagine ces petits cortèges affligés côtoyant les lignes arrière. Très rapidement, la pratique sera interdite, à la fois à cause de la dangerosité des lieux, mais surtout pour éviter de démoraliser les troupes.

Cependant, le souci du souvenir et surtout celui de donner une sépulture digne à un héros qui est tombé pour la patrie se matérialise rapidement. Retrouver un parent défunt paraît simple au début de la guerre. Mais plus le conflit s’installe, plus les variations des lignes de front, les roulements d’artillerie ou les déplacements «sauvages» – comme ces paysans qui passent outre les tombes improvisées dans quelques champs… – changent la donne. Au point que certaines sépultures connues tombent dans l’anonymat. Les choses deviennent incertaines. La mémoire s’efface.

Le sort des morts

La paix arrivée, ces dépouilles prennent une part importante dans la reconstruction nationale. Mais comment gérer cela? Le corps est devenu un enjeu, politique et social, que doivent administrer conjointement, voire en confrontation, l’Etat, l’armée et les familles. L’ouvrage de Béatrix Pau apporte ainsi un éclairage neuf sur le sort des dépouilles des poilus français après leur mort. L’historienne relate le processus légal, mais aussi symbolique, du retour de ceux tombés au champ d’honneur, comme élément nécessaire à la gestion de la paix nouvelle: «Après avoir imposé la mobilisation des vivants, l’Etat accorde la démobilisation des morts.» Et le transfert des dépouilles, à la fois devoir national et démocratique, est voté à la fin du juillet 1920. Deux ans d’attente, que l’on règle déjà le sort des vaincus, avant de voir celui des vainqueurs tombés au champ d’honneur.

Les familles qui le désirent pourront dorénavant demander le retour du corps de leur disparu – mais identifié –, aux frais de l’Etat. Avec en prime un billet aller-retour gratuit pour le lieu de l’exhumation. Mais à certaines conditions. Le mode de la démobilisation est défini: après l’exhumation, les restes mortels doivent être mis en suaire, puis dans un nouveau cercueil, choisi parmi les trois modèles proposés par les autorités; ils sont ensuite transportés puis inhumés dans le lieu choisi par les parents. Le tout nécessite la mise en place d’une administration et d’une logistique particulière et importante, avec des gares de triage, des responsables, une systématique d’exhumation, selon les lieux de destination…

Arnaques sur les os

La «ronde mortuaire» française commence effectivement en 1921, depuis le front principalement, mais également depuis l’ancienne zone de l’intérieur, sans compter le rapatriement des prisonniers de guerre morts en Allemagne. Elle durera jusqu’en 1926. Les adjudicateurs sont choisis par des mises au concours, ou de gré à gré. Toute la manœuvre devient alors semi-publique, avec de grandes zones opaques, notamment dans l’établissement des prix qui privilégie la surfacturation. Les bénéficiaires firent preuve pour beaucoup d’un sens de la morale vacillant, voire criminel, et la richesse acquise sur le dos des héros écœure la France.

Payés à la pièce, les «mercantis de la mort» vont déchaîner de violentes campagnes de presse et l’indignation de la nation. Avec raison: ils multiplient les exhumations inutiles pour remplir les «trous» laissés dans les cimetières bien alignés dont des corps ont été rapatriés; des soldats connus deviennent soudainement inconnus; on mélange les ossements, au point que certaines familles en viennent à douter de l’identité des dépouilles livrées…

Multiplier les profits

On découvre aussi des corps sans tête, des membres en surnombre, ou encore des squelettes répartis dans plusieurs cercueils, histoire de multiplier les profits. Les bières elles-mêmes laissent à désirer parfois, du pin à la place du chêne, des socles qui s’effondrent, laissant tomber au sol des restes mortels… Sans parler d’une administration parfois chaotique, qui fait parcourir des centaines de kilomètres aux familles pour rien, ou laissant des dépouilles en plein air, devant le regard des parents, à cause du manque de cercueils. Les scandales se multiplient. Pas les jugements.

Au final, quelque 300 000 corps de poilus, soit entre 25 et 30% des pertes françaises, ont été restitués. Le chiffre n’est pas exhaustif, peut-être un minima, tout comme les coûts versés par l’Etat pour ces opérations et estimés à 26 millions de francs de l’époque. Colossal, mais nécessaire pour un travail de mémoire nationale. Paradoxalement, souligne Béatrix Pau, tous sont menacés aujourd’hui par un autre danger, après un siècle et les exodes ruraux qui ont vidé les villages: l’oubli.

D’une guerre l’autre

La gestion du deuil aura également des conséquences plus lointaines. Elle sera vécue très différemment de chaque côté de la frontière: la France a réussi à unir dans un même élan reconstructif les pleurs des veuves et des orphelins, les couronnes des associations et des villages, ainsi que les grandes commémorations nationales. On loue les disparus à tous les étages, les sacrifiés nécessaires à la sauvegarde de la patrie. On se retrouve derrière le drapeau et les monuments aux morts. Les poilus se déclinent en héros et la victoire en unité nationale, même éphémère. Tout l’inverse de l’Allemagne.

Là, l’après-guerre s’articule autour de la guerre civile et des difficiles débuts de la République de Weimar. Les morts trouvent alors difficilement leur place parmi les vivants. Pas de héros, mais des sacrifiés inutiles que la défaite a privés de grandeur posthume et dont la mémoire nourrira les revendications nationalistes et nazies. Utilisés et sacrifiés pour la seconde fois.


A lire

Béatrix Pau, «Le Ballet des morts. Etat, armée, familles: s’occuper des corps de la Grande Guerre», Vuibert, 362 p.

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