Musique

Baloji, la magie bleue d’un Congo rêvé

Il pense l’Afrique de sa naissance depuis sa Belgique d’adoption, son imaginaire flamboyant fait de lui un des artistes les plus passionnants de son temps. Il sera en concert mercredi à Genève, dans la belle série Musiques en été

Sur la pochette de son dernier album, 137 Avenue Kaniama, il pose devant un arc de triomphe de palmes tissées; l’espace est délimité par un demi-cercle d’épis de maïs, il y a des fétiches, des peaux de bêtes, une fumée verdâtre, il a lui-même enfilé un complet d’un vert surnaturel, cousu pour lui, des claquettes de piscine, une coupe de cheveux sculptée comme on en voit dessinées sur les devantures des salons de rue à Kinshasa. On dirait une installation d’art contemporain. Baloji explique qu’il s’agit en fait d’un souvenir d’enfance: «C’est un autel de mariage traditionnel, comme j’en voyais enfant. Cela me rappelle aussi les théâtres publics auxquels des Pygmées participaient. Mais il s’agit surtout d’orfèvrerie, on a construit pièce par pièce les images.»

On reparlera de la musique de Baloji, une tempête électrique où l’Afrique des dancefloors, le hip-hop cosmopolite, la geste épique des troubadours modernes, se frottent sans qu’on puisse distinguer ce qui relève de la mémoire ou de l’invention. Mais il faut donc démarrer par l’image, les clips surtout. Il y a déjà presque dix ans, il publiait pour accompagner le morceau Karibu Ya Bintou une espèce de série Z congolaise aux couleurs voilées, une conquête de Kin par les catcheurs masqués, les jeunes femmes des maquis, la conquête des boulevards. Le clip était si beau, si intense, qu’il tranchait radicalement avec l’essentiel de l’esthétique rap mais qu’il anticipait surtout la passion aujourd’hui répandue pour l’Afrique des indépendances, ses tissus, son futurisme rétro.

Poésie calcinée

En mars, avec la sortie de son quatrième album, le Belge présentait un nouveau court métrage pour Peau de chagrin/Bleu de nuit, une fresque où les rituels, la statuaire, les portraits classiques, les fumigènes, finissent par tisser un imaginaire de feu et d’odeur qui ne ressemble à rien d’autre que du Baloji. «Je ne me pose pas trop de questions, je souhaite que mes visuels soient au service de la musique. C’est un gros travail. Notre modèle économique nous contraint à filmer en deux jours et donc à tout préparer soigneusement.»

La beauté urgente de Baloji, cette façon de reconstruire une Afrique qu’il a quittée tout petit garçon, relève autant de l’artisanat que d’une obsession; elle rappelle à certains égards les recompositions chamaniques de Joseph Beuys pour lequel les motifs tartares (le feutre, la graisse) revenaient comme les indices fragiles d’une expérience décisive.

Dans La dernière – Inconnu à cette adresse, Baloji se raconte comme jamais auparavant. Le retour rêvé à Lumumbashi vers une mère qu’il n’a jamais revue – il s’était installé à Ostende avec son père. En dix minutes de poésie calcinée par l’angoisse, il traite de ces longs couloirs de l’enfance où une partie de lui est restée bloquée, il parle de lui, ce garçon «parti avec l’eau du bain», cette africanité contrariée, constamment soumise à la question, dont il a fait le ferment d’une œuvre sans équivalent. «En rap, les gens veulent souvent donner une belle image d’eux-mêmes. J’ai le sentiment de n’avoir rien à perdre. Il y a un élan vital dans ce que je fais, alors je me raconte avec le plus d’honnêteté possible.»

L’Afrique pas chic

Tout devrait donner raison à Baloji. De Beyoncé à Stromae, chacun aujourd’hui puise dans la pop culture africaine les éléments d’une identité; ils intègrent les tissus wax, l’afrobeat de Fela Kuti, les rythmes congolais, camerounais, les rues de banco et la puissance graphique des mégalopoles du Sud. «Je me sens très loin de cette mode. D’abord, j’ai beaucoup de mal à dire «l’Afrique». J’essaie de respecter les fossés énormes entre les différentes parties du continent. Rien que dans mon pays d’origine, il y a 400 ethnies. On ne peut résumer.» Il évoque l’armée des directeurs artistiques qui entourent les stars américaines et parfois européennes, et qui ont décidé que l’Afrique – pour un temps – était à la page: «Ils ciblent une sous-culture dont ils reprennent les codes. Puis s’en lassent.»

Chez Baloji, l’Afrique n’est pas chic. Elle est viscérale, complexe, mystique et paillarde, il convoque la rumba classique, les lamellophones de Konono amplifiés et distordus, il mêle cela à des références à Brel, aux Marquises, le tout plongé dans un bain d’acide punk. Il incarne l’entre-deux, l’identité des diasporas, une indécision presque créole qui semble subvertir les assignations de l’époque: «Mon travail manque peut-être de référence pour rassurer ceux qui me découvrent. Je parle peut-être d’une Afrique que les gens ne veulent pas voir. On me dit trop blanc, trop noir, trop d’ici, trop de là-bas, trop androgyne.»

Il répète sans cesse la phrase de Cocteau: «Ce que l’on te reproche, cultive-le, c’est toi.» Il ne s’étonne même pas que son dernier clip atteigne difficilement les 100 000 vues alors que certains rappeurs, dans leur cuisine avec un iPhone, sont cliqués des millions de fois. «Quand tu es dans l’action, tu n’as pas le temps d’être aigri. Rien que pour financer mes albums, c’est un processus qui réclame toute mon attention.»

Mondes multiples

Depuis le disque Hotel Impala en 2008, Baloji a imprimé sa marque. Une écriture si précise qu’elle fait mal à chaque fin de vers. Une voix dont la mélancolie est un dopant naturel. Son nom en swahili signifie autant «homme de science» que «sorcier», il est à l’intersection exacte de deux pensées, de deux stratégies, magique et philosophique: «Je suis hyper-fier de procéder de plusieurs mondes. Je m’intéresse au futile et au grave, à la dopamine et à Facebook, au match de foot et au dernier défilé de Margiela. Ma musique porte tout cela.» Entre les guitares érotiques, les chants déformés par l’écho, les boîtes à rythme, Baloji fait du bien. Il prouve, souvent avec humour (Bipolaire), qu’il existe d’autres voix possibles.


Baloji, «137 Avenue Kaniama» (Bella Union/Musikvertrieb). En concert à Genève dans le cadre des Musiques en été, parc La Grange, scène Ella Fitzgerald, mercredi 18 juillet à 20h30.

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