«Pendant que les bombes tombent au Sahel, nous, nous construisons les Rencontres photographiques», expose en préambule du journal des 12es Rencontres de Bamako son tout nouveau délégué général. Pour le 25e anniversaire de cette biennale historique, Igo Diarra a choisi de frapper un grand coup. Démultipliant les lieux d’exposition, amplifiant les artistes exposés et les actions ponctuelles, il cherche à augmenter l’aura internationale de la manifestation tout en la reconnectant avec la population malienne. Une réussite!

A mi-hauteur de la colline de Koulouba, le Conservatoire des arts et métiers réalisé par Jean-Loup Pivin et Moustapha Soumaré déploie son architecture majestueuse inspirée des constructions traditionnelles dogons. Des piliers en forme d’épieux en bois ornent tous les bâtiments, il faut traverser la cour centrale sous un soleil de plomb en se demandant comment arbre et végétation parviennent à survire sous une telle chaleur pour accéder au site de l’exposition.

Un état d’esprit

Sous l’intitulé «Courants de conscience», les tirages en noir et blanc et couleurs, les vidéos sur écran de télévision comme sur grand écran vous invitent à plonger dans un autre espace-temps. On passe d’un documentaire sur la musique lors de l’indépendance malienne de Moustapha Diallo à un voyage initiatique moderne, La Seconde Zone, une installation vidéo signée du Marocain Mohamed Thara qui a pour personnage principal une banlieue française en pleine rénovation. Hantée par son passé, elle exprime en voix off ses doutes et angoisses face à sa mutation et à celle de ses habitants.

Aux Rencontres photographiques de Bamako, l’africanité se décline en version mondiale. Elle est un état d’esprit plus qu’une question de gènes ou de couleur de peau. Les différents artistes sont exposés par bribes dans un lieu ou dans un autre. Les «Courants de conscience» (Streams of Consciousness) se déclinent en quatre grands volets, quatre vers d’un poème de Ama Ata Aidoo qui évoquent différentes problématiques, comme la présence de l’invisible, les déplacements et l’errance et la diaspora, la politique et la poétique des écosystèmes et enfin l’avenir comme promesse.

Stars et pionniers

Les «Courants de conscience» font aussi référence au morceau de jazz à haute teneur improvisée Streams of Consciousness de Max Roach et Dollar Brand, aka Abdullah Ibrahim, qui combine éléments artistiques africains et avant-garde. Streams of Consciousness, c’est aussi un état visant à dépeindre les multiples pensées et feelings qui traversent sans cesse et simultanément l’esprit de chacun. Un concept fluide et flexible imaginé par le directeur artistique Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, commissaire d’exposition indépendant d’origine camerounaise.

Fluidité, multiplicité des regards et des mises en perspective: cette biennale juxtapose pionniers (la Ghanéenne Felicia Alban et ses portraits studio des années 1960-70), artistes émergents et stars de la photographie. Nous a particulièrement frappé l’exposition en hommage au grand photographe sud-africain David Goldblatt, qui met en scène cinq de ses contemporains dont quelques extraits de l’incroyable série Pinky Promise de Pierre Crocquet (littéralement «promis juré», ou les promesses que les enfants se font en se tenant le petit doigt) sur les abus sexuels sur mineurs.

Musée intime chez l’habitant

Impossible de tout raconter tant les propositions artistiques foisonnent et investissent différents lieux de la ville. Jusque dans les maisons de particuliers. C’est ainsi que nos pas nous amènent dans le plus vieux quartier de Bamako, devant la demeure de la famille Fall. Passé la petite porte, on arrive dans l’arrière-cour à l’heure du repas et l’on est surpris par l’animation et le nombre de personnes rassemblées dans cet espace. Les femmes d’un côté s’échangent wax et pagnes, les hommes de l’autre parlent en attendant leur plat. Sans le savoir, nous avons débarqué en pleine cérémonie de baptême. On s’apprête à rebrousser chemin de peur de déranger, mais en Afrique l’étranger est toujours bienvenu dans toute fête, même à l’improviste.

Tout en dégustant le mouton préparé pour l’occasion et en discutant avec Aminata, la sœur du propriétaire des lieux, on observe aux murs toute la généalogie de la famille Fall en noir et blanc: dont des portraits des aïeux – parmi les plus vieilles photos prises au Mali. Tous posent et regardent fièrement la caméra. L’un des clichés est signé de Seydou Keita, un des «pères» de la photographie africaine.

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Dans un coin, une malle remplie de photos. «Il y a une grande différence entre voir dans un musée le portrait d’une femme anonyme tenant une fleur à la main et voir ce même portrait de Fatoumata encadré dans le salon de son neveu. Dans le premier cas, le sujet est dépouillé de son identité et devient un simple objet de musée alors que dans le second, il est placé au sein d’un espace personnel et familial. Quelle que soit la qualité de leur présentation, parfois soignée, parfois plus négligée, ces photos témoignent toutes des réalités sociopolitiques et culturelles de leur époque.» Rassasiée des yeux et du ventre, on ne peut qu’acquiescer avec cette description lue dans le journal de la biennale, prendre congé de nos hôtes et revenir vers la Galerie Médina, à quelques pas de là.

Le travail de la photographe malienne Amsatou Diallo y est exposé. La base de ses clichés est constituée de prises de vue effectuées en Caroline du Nord. Dans ses images de pavillons de banlieue ou de bâtiments institutionnels, elle incruste des cortèges de personnages africains, célèbres ou non, immortalisés par des grands noms de la photographie ou par des anonymes, construisant ainsi un univers à la fois familier et étrange.

Renverser la table

La Galerie Médina, c’est aussi le centre névralgique des Rencontres de Bamako et le QG de son délégué général Igo Diarra. Ce dernier a repris au pied levé il y a huit mois la mise en place de cette édition anniversaire. Dans son bureau, entre un vert de thé à la menthe et un coup de fil, il explique pourquoi il a cherché la rupture, pourquoi il a voulu «renverser la table», une expression empruntée à l’architecte et au designer Cheick Diallo qui a mis en scène les différents lieux de la manifestation.

«On a voulu sortir du concept d’exposition «classique» en investissant des lieux qui ne sont pas des lieux prévus à cet effet comme le Palais de la culture, le Conservatoire des arts et métiers, le lycée des jeunes filles Ba Aminata Diallo, énumère Igo Diarra. Dans les expositions, les bancs forment des méandres à l’image du fleuve Niger, les tipis montrent l’architecture et le savoir-faire maliens. A 25 ans, rêverie et révolution sont légitimes. A 25 ans, osons donc renverser la table et exprimer l’inventivité africaine… Les Rencontres de Bamako, c’est la poésie du made in Africa. C’est oser croire en soi-même.»

En plus d’innover artistiquement, la biennale affiche ses ambitions: «On veut s’ouvrir et offrir la biennale au monde. On veut sortir de l’axe France-Afrique et aller chercher des artistes jusqu’en Amérique latine, faire des expositions délocalisées dans d’autres villes internationales, pourquoi pas à Genève? D’ici à 2040, il faudrait que l’événement soit connu à Tokyo, à Zurich, à Nouakchott et à Kuala Lumpur…»

Tirages sous les ponts

Parallèlement, la biennale, à laquelle on a souvent reproché d’être une antenne de la France, veut se rapprocher des Maliens. Pendant les festivités d’ouverture, un village éphémère a été créé où se produisent des groupes tous les soirs, dont Vieux Farka Touré, fils d’Ali Farka. La production – et en particulier tous les tirages photos qui étaient jusqu’ici réalisés en France – a été rapatriée au Mali, histoire de montrer la pertinence des compétences locales. Certains, de plusieurs mètres carrés, ornent les pieds des ponts de la ville ou sont placés sur des artères stratégiques. D’autres villes – Ségou et Bougouni – ont été investies. «On n’est pas encore allés à Kidal, au nord du pays hélas», soupire Igo Diarra, qui voit son événement comme une forme de résistance au terrorisme militaire mais aussi à la pensée unique.

Les chefs de quartier ont également été conviés pour échanger autour de l’hospitalité malienne, diatigui en bambara. «C’est drôle, parce que diatigui veut dire à la fois l’accueil, l’hôte et le propriétaire de l’image. On a voulu jouer sur ce double sens.» Passé les festivités internationales de lancement de la biennale, chaque lieu a à nouveau fait l’objet d’un vernissage pendant les deux mois qu’a duré l’événement. Dans le off, ateliers photos et petits centres artistiques sont également réquisitionnés. C’est d’ailleurs au vernissage de l’exposition de Seydou Camara qu’on croise artistes et photographes bamakois. On y parle des traditions et contrastes culturels et sociaux avec Amadou Keita qui expose dans différents lieux de la biennale.

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Par exemple au restaurant du Musée national, où il confronte des photos d’adolescents qui arpentent les rues bamakoises en vendant des sachets d’eau, gadgets et autres briquets et celles d’une jeunesse dorée, interconnectée et accro aux écrans. Pour Amadou Keita, tout reste à faire au quotidien. «Le Mali est considéré comme la capitale mondiale de la photographie, mais le niveau de la photographie locale n’est pas bon.» Voilà pourquoi il s’emploie à organiser des ateliers à Bamako et dans les régions.

Quelques minutes plus tard, c’est Fousseyni Diakité qui fait son entrée. En plus de diriger la structure Walaha, il préside le réseau des acteurs culturels maliens Kya, créé il y a dix ans et qui, depuis le coup d’Etat de 2012, est sur tous les fronts pour apporter une réponse culturelle à la menace terroriste.

Canne à pêche

De novembre à janvier, la saison «fraîche», surgissent festivals éphémères et interventions artistiques et sociales dans les quartiers, comme le festival Les Praticables avec ses spectacles de danse ou de théâtre qui s’est installé dans le rue 369 de Bamako-Coura. Une route est bloquée, des voitures parquées en cercle pour délimiter la scène. Et voici le chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly qui présente son spectacle de retour d’une grande tournée européenne. Le mot d’ordre de la manifestation? Faire du théâtre un outil de conscientisation citoyenne. Une mission que ni le Ministère de la culture, ni les fondations internationales, ni même l’Europe ne réfutent. Tous veulent faire de la culture un outil de cohésion sociale. La forme du soutien tend ainsi à changer: «Nous voulons désormais fournir la canne à pêche et non plus les poissons comme par le passé», résume la déléguée culturelle de la coopération suisse.

Ce changement d’attitude répond à l’esprit d’une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels qui veut montrer que la culture peut non seulement être un vecteur de cohésion, mais également un secteur rentable. Ainsi Alioune Ifra Ndiaye qui a rouvert le complexe culturel BlonBa, dont les spectacles payants font régulièrement salle comble. BlonBa, c’est aussi une compagnie, engagée dans un travail de développement artistique ayant pour nom Culture en partage, qui met en avant la relève malienne et la production de spectacles au Mali comme à l’international. Leur QG est la bien nommée Maison des solutions dans le quartier Baco Djicoroni Golf.

La résistance s’organise

De la même façon, Fousseyni Diakité développe la relève au sein de son incubateur de talents, Walaha, spécialisé dans le numérique et les industries créatives. Walaha regroupe différentes structures de communication. Pensée comme une coopérative, Walaha mutualise les ressources et compétences de ses différents membres qui cotisent également à un «pot commun» servant à développer des projets de formation et d’insertion des jeunes ou des femmes via la culture et le numérique. Ces projets ont pour nom LabTap (Tap pour «Take Power»). En dix ans, le groupe s’est ainsi propagé dans toutes les régions du Mali en multipliant ses membres, ses actions, dont des universités d’été de très bon niveau, et en s’attirant le soutien financier de plusieurs fondations internationales. Avec pour but final «que les jeunes deviennent les acteurs d’un nouveau Mali en devenir», comme le résume Fousseyni Diakité.

Face à la crise au Sahel, la société civile et les acteurs culturels maliens relèvent un défi qui semblait impossible. En les écoutant, en allant visiter les lieux d’exposition de la biennale et en assistant aux concerts et spectacles aux quatre coins de la ville, on est saisi par le bouillonnement artistique et entrepreneurial qui secoue Bamako. Portée par une culture millénaire, cette fièvre communicative fonctionne aujourd’hui comme un bouclier et un puissant levier pour contrer l’image par trop négative que le Mali doit supporter en raison de sa situation politique. Reste encore à tenir sur la durée. Tenir est justement le titre de la série que le photographe et rappeur malien King Massassy a réalisé pour la biennale – une série de poings fermés portant des bagues talismans. Puissant!


Rencontres de Bamako, Biennale africaine de la photographie, jusqu’au 31 janvier 2020.