Ce sont des rencontres. Le mot a son importance. «BD à Bastia» n'est ni un festival ni une foire de la bande dessinée. Ce week-end en Corse, donc, pas de stands d'éditeurs, pas de ramdam commercial, pas de séances de dédicaces, pas de cohue, mais des expositions qui mettent en valeur le travail d'auteurs exigeants, et des rencontres entre professionnels et amateurs. Au fil de ses sept éditions, Bastia est devenue à la bande dessinée de création et de recherche ce que sont, en tout bien tout honneur, Angoulême ou Sierre à la BD grand public.

Les merguez avalées au coin d'un trottoir sont remplacées par des repas soigneusement organisés pour susciter la découverte et la convivialité. Sourire ému au coin des lèvres, l'imprimeur éditeur genevois Christian Humbert-Droz savoure ces impromptus: «Chaque jour, on nous attribue l'endroit où nous irons manger à midi et, sans casser complètement les groupes existants, chaque jour nos voisins de table sont différents, ce qui provoque des contacts formidables.»

Sérigraphe passionné et estimé, Humbert-Droz a découvert Bastia il y a deux ans, pour y avoir été invité à présenter ses travaux après avoir remporté à Angoulême un Alph'Art (l'Oscar de la bande dessinée) pour sa revue Drozophile (avec un «z», en clin d'œil à son nom). Il s'est si bien acclimaté à la Corse qu'il y retourne en vacances et qu'il tombe sur la directrice des Rencontres de Bastia, Dominique Matteï, qui cherchait désespérément à le joindre à Genève. De fil en aiguille, ils conviennent de coéditer un livre sérigraphié. Ce sera sur Jacques Tati, dont le nom revenait de façon récurrente dans les discussions autour de l'exposition de Bastia 2000, Le Non-Sens commun, sur l'humour absurde et décalé. Le coup de cœur est partagé.

«J'étais angoissée, parce que c'est la première fois que nous publions un album, souligne Dominique Matteï, et pour une première, nous n'avons pas choisi une solution classique. Mais je suis très heureuse d'avoir marché en dehors des clous. Christian Humbert-Droz est un des sérigraphes qui font le plus beau travail, et en prime il est très enthousiaste. Il est précis et raffiné, alors que la sérigraphie peut être très banale et primaire si on l'utilise mal: il nous a proposé d'imposer aux dessinateurs qui allaient plancher sur Tati les couleurs de Jour de fête, le rouge et le bleu ajoutés au film noir et blanc, ce qui donne l'unité de l'album malgré des styles très différents. Mais au lieu de se contenter des couleurs de base, il nous a soumis tout un nuancier de rouges et de bleus, tout en délicatesse, afin de jouer sur les couleurs passées du film.»

Tiré à 900 exemplaires, Tati réunit treize dessinateurs et dessinatrices sur 40 pages et l'on y découvre des réinterprétations parfois très fidèles (Tom Tirabosco, qui ne connaissait pas Tati et qui l'a découvert avec enthousiasme en cassettes), d'autres plus déstructurées et synthétiques (Trondheim qui passe de Jour de fête aux Vacances en une glissade, le facteur de Reumann victime du Trafic…). Et la plupart des auteurs jouent sur le bruyant silence de l'environnement tatien, où le bruit et l'onomatopée remplacent la parole (la bande dessinée s'y prête fort bien, et le bruitage graphique de Jochen Gerner atteint un paroxysme).

A Bastia, Humbert-Droz sera accompagné par Helge Reumann (voir ci-dessous), Tom Tirabosco et Nadia Raviscioni. Outre leur participation à Tati, ils présentent d'autres travaux dans le cadre de l'exposition sur l'humour, en «chute libre dans les abîmes du sens», aux côtés de pointures comme Glen Baxter, François Boucq, Lewis Trondheim ou Marc-Antoine Mathieu, qui en est également le scénographe avec son atelier Lucie Lom. Parmi les autres expositions de Bastia, on remarque celle de Cosey, conçue par le Festival d'Angoulême.

Dans le même esprit que Bastia, Lucerne prépare son Fumetto, 9e festival de bande dessinée alternative, du 28 avril au 7 mai. Aux côtés du Français Baru et du groupe de dessinateurs de Hongkong Cockroach, l'invité d'honneur sera… Drozophile. Incontournable!

Christian Humbert-Droz déborde de projets, avec notamment une collection de vraie bande dessinée «à lire»: «Je suis ravi de ce que nous faisons, mais cela se situe entre le livre d'art et la BD et je suis frustré de vraies histoires que j'ai envie de lire dans mon lit le soir, je tiens à m'y mettre, notamment avec Exem.» Mais pour l'instant, il s'accorde une pause. Chaque livre ou revue qu'il sort amoureusement implique la fermeture de son atelier commercial, et lui coûte plus qu'il ne lui rapporte s'il veut maintenir des prix qui ne soient pas prohibitifs. Et son travail est assez hors norme pour permettre aux organismes de soutien culturel de décliner la plupart du temps ses demandes d'aide à la création.

A bout de souffle, l'artisan artiste doit se refaire une santé financière avant d'apporter une nouvelle contribution à l'essor des arts graphiques romands. Ainsi va la vie des créateurs d'images sous nos latitudes.

«Tati», avec Lynda Corazza, Fabio, Bruno Heitz, Jochen Gerner, Olivier Douzou, Lewis Trondheim, José Parrondo, Helge Reumann, Javier Mariscal, Tom Tirabosco, Frédérique Bertrand, Virginie Broquet, Nadia Raviscioni.

Ed. Drozophile et BD à Bastia, 40 p., 40 fr., en librairies spécialisées.