Emile Bravo. Spirou, le journal d'un ingénu. Une aventure de Spirou et Fantasio, hors-série t. 4. Dupuis. 70 p.

C'est un sacré cadeau d'anniversaire que l'auteur français Emile Bravo offre au petit groom belge Spirou pour ses 70 ans. Avec Le Journal d'un ingénu, il révèle les premiers pas dans la vie du ketje bruxellois à sa sortie de l'orphelinat, en 1939. Avec brio, respect, intelligence... et humour. C'est épatant, pour paraphraser l'excellente série pour enfants que réalise Bravo par ailleurs, Une épatante aventure de Jules (cinq albums chez Dargaud).

On est loin ici des séquelles de séries classiques, avec des «jeunesses de...» (Blueberry et autres) destinées à relancer la machine et ajouter des aventures aux aventures. Bravo, lui, campe le personnage, lui donne une épaisseur, un supplément de réel, et remet en perspective toutes ses aventures ultérieures (49 épisodes à ce jour dans la série classique, en écartant le navrant Petit Spirou).

«C'est un préambule au Spirou d'André Franquin, note Bravo: je tente de montrer pourquoi ce personnage va évoluer dans un monde largement imaginaire, à l'écart de la politique contrairement au Tintin d'Hergé, alors qu'il a vécu dans le «réel», comme groom au Moustic Hôtel quand il a été créé par Rob-Vel en 1938. C'est que ce gamin s'éveille à la vie, à la conscience politique, à l'amour et à la disparition d'un être cher de la façon la plus brutale et traumatisante qui soit, au pire moment, quand la guerre mondiale éclate.»

D'autant qu'il est témoin involontaire d'ultimes négociations ultra-secrètes entre nazis et Polonais dans son hôtel, et que, indirectement, par la faute de l'apprenti journaliste abruti Fantasio, il se retrouve... responsable de la guerre! Ces négociations secrètes qui n'ont jamais eu lieu dans la vraie Histoire ne gênent-elle pas un auteur soucieux d'être didactique, sur le plan scientifique, politique ou moral, quand il s'adresse aux enfants, dans Jules notamment? Il s'en tire par une pirouette: «Si elles étaient secrètes, personne n'en a rien su... Mais les enfants ne sont pas dupes, on sait bien que l'Allemagne voulait de toute façon la guerre. Il est important de ne pas prendre les jeunes lecteurs pour des demeurés.» Ici, le naïf Spirou s'initie à la complexité de la politique et des nationalismes grâce à une soubrette de son âge, mais beaucoup plus mûre, et au rôle mystérieux.

«Je réponds aussi aux questions que l'enfant que j'étais se posait», explique encore Bravo: comment Spirou rencontre Fantasio malgré leurs dissemblances, pourquoi il conserve son ridicule uniforme de groom (une raison très romantique), pourquoi son écureuil Spip est doté de conscience et pas le marsupilami...

Dans le récent numéro anniversaire du journal Spirou, Bravo ajoute quatre pages de prologue féroce qui ne figurent pas (pas encore?) dans le livre. Spirou, qui s'appelle encore Jean-Baptiste, est exclu de l'orphelinat à 15 ans, où il est entouré d'un prêtre ivrogne et d'un autre tout près de succomber à la tentation pédophile, et où l'on apprend pourquoi il choisit de s'appeler Spirou (écureuil en wallon, et gamin débrouillard): «Rien n'est gratuit, cela explique pourquoi il se retrouve au boulot si jeune, à la suite d'une injustice du monde des adultes, tordus comme souvent; et son premier prénom renvoie au fait qu'il se baptise lui-même!»

Par la force des choses, dans la Belgique d'avant-guerre, les clins d'œil à Tintin sont multiples, et les gosses qui jouent au foot dans un terrain vague et s'invectivent au nom des convictions politiques des pères, cocos ou rexistes, s'étripent sur ce héros des sacristies. Et Spirou, droit et intègre, s'identifie inconsciemment à lui, avant de trouver sa voie: Tintin au Pays des Soviets est d'ailleurs l'un des trois seuls livres qui trônent sur une planche dans sa misérable chambrette. «Il était logique que je montre Tintin, et c'est un hommage, souligne Bravo, mais alors que Spirou est dans le réel, Tintin reste le personnage de bande dessinée que tous les petits Belges de l'époque lisent dans Le Petit XXe.»

Le Spirou d'Emile Bravo s'insère parfaitement entre celui, fantasque, de Rob-Vel et de Jijé et celui de Franquin qui le reprend dès 1946, rapidement plus posé et construit. Il puise dans Rob-Vel certains éléments, comme l'irascible portier Entresol, et en recycle le gag de Fantasio déguisé en vieille demoiselle.

Graphiquement, le ton de Bravo est d'une limpide évidence, à la fois simple et lisible, classique et personnel, rappelant sans les copier les pères fondateurs: «Quel intérêt à faire du Franquin? Pas besoin d'y toucher, il y a mieux à faire. Pour moi, le dessin est une écriture, universelle qui plus est. Cette écriture doit être accessible à tous, y compris à ceux qui ne lisent pas de bande dessinée, et efficace dans sa simplicité, selon les principes de la ligne claire qu'énonçait Hergé, avec un texte indissociable de l'image et un dessin qui se fait oublier pour ne pas perturber la lisibilité.»