Cela commence par une histoire un peu nostalgique d'un garçon abandonné par sa mère et élevé par ses tantes dans un village loin de tout qui n'en finit pas de dépérir, entre l'école qui a fermé, la gare désaffectée et le bistrot qui fait en même temps tabac, épicerie, dépôt de pain, mercerie et kiosque (pour Télé 7 jours uniquement…). Mais cela tourne bientôt au drame, âpre, violent, bouleversant: qui est l'inconnue qui a acheté la grande maison vide, et pourquoi le boucher l'a-t-il tuée? L'adolescent, que tout le monde appelle Lie-de-vin à cause de sa tache de naissance, fantasme sur sa mère perdue et veut en savoir plus. Et quand tout semble clair, le dénouement final laisse pantois, avec une amère douleur sur la cruauté de la vie.

Après plusieurs séries et albums aimables, de tenue honnête, parfois à la limite du convenu, le scénariste Eric Corbeyran, un Bordelais de 46 ans né à Marseille, signe là avec le dessinateur Olivier Berlion un ouvrage remarquable et sensible, qui lui a valu à juste titre le double honneur à Sierre du prix coup de cœur du jury et du prix de l'Association suisse des libraires de bande dessinée. Il vient également de cosigner un ouvrage hors du commun avec plusieurs détenus de la prison de Blois.

ENTREVUE

Le Temps: «Lie-de-vin» a reçu une avalanche de prix. Vous qui écrivez des scénarios dans des domaines très divers, des histoires d'enfants au polar en passant par l'«heroic fantasy», cela vous encourage-t-il à poursuivre dans cette veine plus personnelle?

Eric Corbeyran: Cet album est un magnifique cadeau du dessinateur, Olivier Berlion, car c'est lui qui me l'a proposé. Et c'était plus qu'un germe d'histoire, il avait déjà en tête l'univers de ce village étouffant, ce village qui meurt, et le personnage de Lie-de-vin. Je lui ai inventé une vie, une famille et un passé. Je connais Olivier depuis 1992 et nous réalisons ensemble des séries, Le Cadet des Soupetard et Sales Mioches! »Nous avons eu envie de faire un livre un peu unique, mais la mise au point a pris du temps: travailler à deux n'est pas toujours évident, mais créer une œuvre personnelle en duo tient du miracle. Berlion a cherché pendant pas mal d'années un style graphique s'adaptant à ce récit, et quant à moi, j'ai fait la découverte pour la première fois d'un style de narration littéraire, comprenant beaucoup de récitatifs, tirés du récit de sa vie que Lie-de-vin confie à son enregistreur au fil des années et réécoute. Cela dit, je pense que ce serait une erreur de continuer dans cette ligne et de faire un sous-produit qui n'aurait plus le même impact.

Ce portrait d'un village à l'abandon est-il lié à des souvenirs personnels?

Nous avions envie de raconter la solitude d'un adolescent isolé et d'un village moribond, ce garçon étant le dernier petit point brillant dans un univers qui périclite, la dernière «jeunesse» comme disent les habitants du coin. J'ai vécu pendant dix ans dans un village un peu loin de tout, il y a donc des réminiscences. J'ai vécu ces bouffées de solitude, ces dimanches où il n'y a rien à faire… Mais ce n'était pas aussi aigu, ce n'est pas une sorte d'autobiographie. Olivier a également vécu son enfance dans un village, et cette ambiance se retrouve aussi dans Le Cadet des Soupetard: nous avons le même âge, venons du même milieu, avons vécu la même enfance, nous n'avons pas besoin de discuter des heures pour nous entendre!

Pendant toute l'histoire, Lie-de-vin s'interroge sur cette mère qui l'a abandonné, c'est le cœur du drame?

Etre abandonné est la plus grande fêlure qui puisse arriver à quelqu'un. Voir ses parents mourir, c'est dramatique. Mais avoir des parents vivants qui vous ont abandonné, c'est bien pire encore. J'ai voulu montrer cette quête d'une identité, du passé, de l'amour… Nous avons fait appel à une spécialiste qui nous a parlé des sentiments que peuvent avoir des enfants dans cette situation et nous a pilotés dans des ouvrages de psychologues et de nombreux témoignages.

Comment devient-on scénariste?

Je travaillais dans la publicité et le graphisme, mais ce qui me passionnait, c'était l'image, et le fait de raconter des histoires. D'où la bande dessinée. Mais je trouvais que mon dessin n'était pas à la hauteur de mes ambitions, j'ai donc préféré la narration, que je maîtrise mieux. Je fais du scénario depuis dix ans, mais j'ai mis du temps à percer, en avançant à tâtons… Peut-être au début n'a-t-on pas assez vécu pour raconter des choses intéressantes, alors on galère, mais je n'ai jamais abandonné.

Vous êtes l'auteur d'une quarantaine de scénarios, mais vous partez dans tous les domaines. Pourquoi?

Cet éclectisme est un choix, et aussi le fruit du hasard des rencontres. J'aime bien travailler avec des dessinateurs différents, et quand un sujet est excitant, l'histoire se met en marche tout d'un coup. J'aime aussi bien travailler avec des dessinateurs débutants: par exemple, nous venons de sortir le premier épisode de Petit Verglas chez Delcourt avec Riad Sattouf, qui a vécu en Libye et en Syrie. Il a 22 ans et c'est son premier album: malgré des petits défauts, il a fait un travail remarquable.

Chez Delcourt aussi, vous avez récemment publié «Paroles de taulards», à partir de témoignages de prisonniers. Comment cela s'est-il passé?

L'association BD-Boum, qui organise le Festival BD de Blois, m'a demandé de rencontrer des prisonniers, d'écouter et lire leurs histoires, et de leur expliquer comment j'allais les traduire en scénarios. Nous avons parlé des horizons bouchés, du manque d'espace et de soleil, de leurs angoisses, leurs colères et leurs illusions, et je me suis imprégné de leurs histoires de braqueurs ou de dealers. C'était très différent de la fiction, où je n'ai pas de comptes à rendre: il y avait des hommes que je ne pouvais pas décevoir. J'ai ensuite sollicité plusieurs dessinateurs, qui ont presque tous accepté, comme Marc-Antoine Mathieu, Edmond Baudoin, Etienne Davodeau, Guérineau ou Berlion, treize au total.

Humainement, ce fut une expérience très forte. Quand nous avons présenté le livre aux détenus qui étaient encore là, l'un d'eux m'a dit que c'était l'expérience qui lui restera de son séjour en prison.