2046 (Virgin 8635980/EMI)

Dans le film «2046», Wong Kar-wai fait mine de s'élancer vers la science-fiction. Peu de films pourtant traitent aussi véridiquement du passé. Chow Mo-Wan, le personnage principal, séduit les femmes mais ne peut s'attacher qu'à celles qui ne se donnent pas. Et entre celles-ci, à une femme-souvenir: un visage perdu, un éden du cœur. Cette femme, c'est l'héroïne d'In the Mood for Love, précédent opus du cinéaste hongkongais.

L'amour non consommé s'y respirait sous la pluie, entre deux chambres d'hôtel et des plats de nouilles fumantes. Les robes y étaient assorties aux rideaux, les rideaux à l'éclairage, et l'éclairage à la bande-son. In the Mood for Love voguait d'un thème orchestral désarmant, composé par Michael Galasso, à des mélopées bridées. La bande originale du film dansait aussi, sur des hymnes de la drague latine qu'un Nat King Cole sommairement hispanophone enrobait de marshmallow. Et tout cela, déjà, s'entendait comme les didascalies du mélodrame.

Pour le spectateur d'aujourd'hui, les années 60 qui servent de cadre à 2046 ne peuvent qu'être une illusion rétrospective. Une sorte de musée idéal de l'imprimé vintage, la reconstitution d'un dancing où les talons aiguilles viennent creuser le linoléum et se refléter dans le laiton. Pour les personnages du film, le présent aussi s'évanouit, en innombrables volutes de cigarettes. Comment dire autrement où il fuit, puisque les personnages ont en commun d'en parler à peine? Comment raconter en images leur silence plein? Par des regards perdus, des sourires forcenés. Mais aussi, magnifiquement, par le son.

L'art d'une chanson, c'est peut-être de coller à la mémoire vive. Et cela d'une manière unique pour chacun, qu'il s'agisse du spectateur, des personnages du film ou de son réalisateur. Wong Kar-wai, justement, dépose quelques clés sur son somptueux écran: «Les extraits musicaux, explique-t-il dans le livret de la b.o., obéissent à des cycles, au gré des souvenirs et des oublis. Une partition peut ressurgir d'un film à l'autre, mais elle invite toujours au même voyage, semblable à un train qui refait indéfiniment le même trajet…»

C'est ainsi que 2046 emporte dans son élégant voyage onirique quelques-uns des précédents films du réalisateur: la bossa de Xavier Cugat, «La Perfidia», a par exemple déjà servi dans Nos Années sauvages, réalisé dix ans plus tôt. Mais les renvois ne sont pas tous autobiographiques: en alignant dans 2046 des titres des compositeurs Peer Raben, Georges Delerue et Zbigniew Preisner, c'est une constellation de films européens qui apparaît en creux: ceux de Fassbinder (Querelle entre autres), ceux de Truffaut (ici Vivement Dimanche), ceux de Kieslowski (Tu ne tueras point).

La voix de Nat King Cole, crooner entre tous, revient aussi. Echo direct de In the Mood for Love, bien sûr, mais aussi écume d'un temps où Hongkong, cosmopolite et libérale, avait l'oreille collée contre la vitrine de l'Amérique étincelante. C'est ainsi qu'à chaque terrible Noël traversé par les personnages de 2046, la radio locale réchauffe son «Christmas Song», rengaine crémeuse qui revient dire à tous les vertus de la famille unie et de la dinde aux marrons.

Tout près du King Nat, c'est Dean Martin, crooner versant roublard cette fois, qui fait résonner «Sway» dans les tripots asiatiques. Tout près aussi, la chanteuse Connie Francis, inscrite au patrimoine amerloque avec «Siboney», traduit les attentes de Bai Ling, voisine de palier éconduite par Chow. Dans le même lieu, c'est un grand classique qui sert d'espéranto émotif. «Casta Diva», tiré de l'opéra Norma de Bellini, vient couvrir les conflits et les cris. Le bel canto le plus langoureux, le plus mélo, le plus flamboyant, le plus «wongkarwayesque» en d'autres termes, sert de leitmotiv aux élans contrariés, se suspend au rêve depuis le balcon de l'Hotel Oriental.

Enfin, dans la panoplie musicale de Wong Kar-wai, il y a Shigeru Umebayashi, son compositeur fétiche. Il signe le thème principal du film, qu'il charge de violons à vocation dramaturgique. Umebayashi surprend aussi, en livrant une «Polonaise» qu'on jurerait écrite par un autre que lui: Alberto Iglesias, le compositeur attitré des films récents de Pedro Almodovar. Plagiat? Révérence? Parodie? Mystère. Mais à coup sûr un pacte secret, rythmique et sonnant, entre deux des plus beaux regards du cinéma mondial.