Depuis 1998, en Suisse romande, les étoiles du jazz sont régulièrement affichées dans les rues. Entendre Max Roach, Oscar Peterson ou Diana Krall en concert en dehors des festivals était une rareté avant l'apparition du cycle Jazz Classics à Lausanne et à Genève. René Hess a immédiatement cru au concept, développé en Suisse allemande. Propriétaire du magasin de disques Birdland au centre de la Cité lausannoise, repère pour jazzophiles qu'il qualifie lui-même d'«institution», ce Zurichois d'origine décrit en quelques mots les contours du projet: «Nous voulions faire venir les meilleurs artistes dans les meilleures salles, avec un son parfait et un accueil du public impeccable. Il s'agit pour nous d'offrir aux jazzmen les mêmes conditions que celles accordées aux musiciens classiques, pour trancher avec l'ambiance club que les spectateurs n'apprécient pas forcément.»

Mine de rien, c'est une petite révolution dans l'univers feutré du jazz en Suisse. Alors que la programmation de type club, en Suisse romande, est assurée notamment par le lausannois Chorus et le genevois AMR, il manquait encore une structure capable d'accueillir les stars consacrées du jazz, trop chères pour jouer devant une salle d'une capacité de cent personnes. La philosophie Jazz Classics se décline de la même manière dans six villes helvétiques (outre les deux villes romandes, des concerts ont lieu à Zurich, Lucerne, Lugano et Bienne): grandes salles plutôt dévolues à la musique classique, dont le Victoria Hall à Genève ou le Métropole à Lausanne, et programmation rassembleuse de grands jazzmen, souvent américains.

Ce samedi, au Théâtre Municipal de Lausanne, sous l'intitulé «An evening with two pianos», Jazz Classics accueille quatre maîtres du clavier swinguant. Kenny Barron, Mulgrew Miller, Benny Green et Eric Reed, soit trois générations de musiciens, nés entre 1943 et 1970, davantage connus pour leurs collaborations prestigieuses que pour leur carrière personnelle. Sur deux pianos, les musiciens improvisent en solo, duo et quartette, à la manière des concerts all stars de la période swing. Pour René Hess, les limites de la programmation sont celles du concept lui-même: «Nous avons choisi d'engager des musiciens dans des salles importantes, qui ont toutes une capacité de près d'un millier de spectateurs. Il nous faut donc des artistes qui puissent drainer un large public. Un projet tel que celui des quatre pianistes peut nous permettre, bien qu'ils ne soient pas tous célèbres, d'obtenir une fréquentation satisfaisante avec un jazz de haute qualité.»

Créée par le promoteur zurichois Johannes Vogel, directeur de l'agence All Blues, l'étiquette Jazz Classics adopte une stratégie parfaitement rodée. Multiplication des supports publicitaires, des partenariats avec des médias ciblés et deux sponsors de taille, Credit Suisse et Swisscom, qui peuvent bénéficier d'une structure présente dans toute la Suisse: Jazz Classics souhaite rompre avec la réputation de musique pour spécialistes dont le jazz souffre. Opposé à la démarche des clubs en Suisse romande qui défendent d'abord la scène locale, le concept n'a pas toujours été bien accueilli par les amateurs de longue date. René Hess en est conscient: «On nous a reproché notre politique de prix soi-disant trop élevés. Mais les gens ne font pas la différence entre la culture subventionnée par les institutions et la culture autofinancée.»

Plus qu'un débat sur la programmation qui, si elle n'est pas aventureuse, n'en demeure pas moins susceptible de convaincre les amateurs de jazz, Jazz Classics soulève une question identitaire. Le jazz, musique dont les contours subversifs sont partie intégrante de l'histoire, peut-il s'accommoder des soirées de gala sans renoncer à son essence? Pour Yvan Ischer, musicien et producteur de l'émission JazzZ sur Espace 2, les concerts Jazz Classics n'offrent pas le cadre idéal pour un concert de jazz: «Je suis allé écouter Diana Krall dans la salle du Métropole. Il aurait fallu avoir des jumelles pour la distinguer. Ce système ne peut pas séduire les aficionados du jazz. D'ailleurs, on n'y voit guère de têtes connues.»

Depuis peu, Jazz Classics organise également des concerts de world music. Au programme: Afro Cuban All Stars, Cesaria Evora ou Cheb Mami. En ouvrant ses portes à d'autres genres, Jazz Classics affirme en filigrane que le mot jazz est d'abord un label de qualité avant d'être un style musical. Tout comme le Montreux Jazz Festival le conçoit depuis longtemps.

«An evening with two pianos» avec Kenny Barron, Mulgrew Miller, Benny Green et Eric Reed.

Samedi 10 mars à 20 h 30, au Théâtre Municipal de Lausanne (Av. du Théâtre). Loc. Billetel, tél.: 0901/55 39 01.