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Le président américain salue Beyoncé lors de sa seconde cérémonie d’investiture, en 2012.
© © Brian Snyder / Reuters

Héritage

Barack Obama, la naissance du cool

Il fut sans doute le président le plus mélomane de l’histoire américaine. Mais que restera-t-il de ses incantations?

La minuscule bibliothèque de la Maison-Blanche, il y a quelques jours. Devant les volumes dorés à la feuille, les portraits de chefs indiens, un drôle de glaive presque médiéval, le rappeur Common se balance dans un blouson bordeaux. Entouré de la jeune garde du jazz et du hip-hop, dont le pianiste Robert Glasper et le chanteur Bilal, il lance un thème sur l’incarcération de masse des Noirs américains. On dirait un chant d’esclaves affranchis. Ils murmurent: «Freedom», liberté, tandis que le président déambule dans un festival, South By South Lawn, qu’il a concocté en ses propres murs immaculés.

Les strass d’Aretha

La scène dit beaucoup de l’étrange tension entre le cool mélomane et la nouvelle conscience politique qui règne aux Etats-Unis depuis la première investiture de Barack Obama le 20 janvier 2009. Ce jour-là devant l’immense bande verte qui fait face au Capitole, Aretha Franklin, surplombée d’un gros nœud de strass gris, entonne l’hymne patriotique «My Country, ’Tis of Thee». La reine de la soul, née à Memphis en 1942, aura été le coryphée, presque la pythie, de ces deux mandats. Invitée permanente de la Maison-Blanche et ces concerts dont il fallait être, elle a fait essuyer une larme au président en chantant «Natural Woman»; elle a aussi bousculé en petit manteau de fourrure le cantique «Amazing Grace» devant un parterre qui s’est cru, ce soir-là, transporté dans un temple baptiste.

Même si certains chefs d’Etat américains avaient su développer dans le passé une relation privilégiée à la musique (JFK invitait Duke Ellington dans ses salons, Jimmy Carter était considéré comme le premier président rock’n’roll), aucun n’a su comme Barack Obama placer le rythme, et même la pulsation, au cœur de sa politique. Pas seulement en publiant des listes d’écoute ultra-chics sur Spotify. Pas seulement en demandant à Beyoncé qu’elle ouvre pour Michelle et lui son premier bal. Mais en poussant lui-même la chansonnette. On se souvient de son vers d’Al Green, «I’m Still in Love with You», lors d’une collecte de fonds à l’Apollo Theater. De son interprétation de «Sweet Home Chicago» avec les vétérans du blues, B.B. King et Bo Diddley.

Mais c’est surtout une autre prestation d’Obama qui restera de ses huit ans passés à la présidence. En juin 2015, il se rend à Charleston, Caroline du Sud, pour assister aux funérailles du révérend Clementa Pinckney, assassiné par un militant raciste. Obama, entouré de dignitaires de l’Eglise méthodiste en chasubles pourpres, prononce «Amazing Grace». Pause. «Amazing Grace». Pause interminable. Il chante. Se tourne pour qu’on l’accompagne dans la première strophe. Il mime avec une intensité déconcertante les prédicateurs évangéliques. Il entonne cette prière, écrite en 1761 par John Newton, un capitaine de navire négrier devenu abolitionniste après un naufrage: à cet instant précis, Obama n’est plus le président. Il est un pasteur noir dans une église noire, qui prie pour le salut d’une âme.

Avant sa première élection, Obama avait tenté de refuser la logique communautariste; il évoquait à tout bout de champ une société post-raciale. Elu, il se contente , au fond, de réintégrer dans le champ culturel des formes qui en avaient été exclues: en côtoyant Beyoncé et Jay Z, en invitant Kendrick Lamar à la Maison-Blanche, il devient de fait le premier président rap. Il organise avec Common des lectures de poésie incandescente. Au-delà de l’effet politique escompté, Obama montre qu’il maîtrise la scansion africano-américaine, qu’il l’incarne même dans ses pas, dans sa rhétorique (le micro lâché lors du dernier Dîner des correspondants), dans ses batailles rimées. Très vite, il devient pour la plupart des musiciens invités le «président du cool».

Et les anecdotes se multiplient. Quand Usher gigote face à Michelle en chantant «What I’d Say» de Ray Charles, Obama fait mine de la défendre. En 2015, le président organise un concert secret de Prince à la Maison-Blanche; il tapisse ses murs des photos prises ce soir-là lorsqu’il apprend la mort de l’artiste. Le son est partout dans ce règne. Avant un récital, Obama donne un discours où il décrit la musique comme «le miroir de qui nous sommes et un rappel de qui nous pouvons être». Mais étrangement, malgré cette ouverture sans précédent à toutes les musiques et en particulier à la musique noire, les mandats d’Obama accompagnent aussi une colère grandissante dont les chansons sont le reflet.

Cantique de la grâce

Les récents albums de Beyoncé, Kendrick Lamar, D’Angelo et Kanye West accusent tous la police américaine de cibler en particulier les jeunes Noirs; les émeutes de Ferguson et le mouvement Black Lives Matter inspirent largement les artistes soul ou rap. Dans un siècle, s’il fallait décrire la présidence d’Obama au travers des chansons produites durant ses mandats, on n’y trouverait sans doute rien de très cool. En mêlant des morceaux historiques de la lutte pour les droits civiques (Nina Simone, Charles Mingus, Aretha Franklin) à des musiciens engagés de la nouvelle génération (Common, Wale, Gary Clark Jr.), les Summer Playlists d’Obama sur Spotify adressent un message subliminal à l’Amérique. Le constat paradoxal d’une impuissance pour le président le plus puissant du monde.

Il y a quelques semaines, à deux pas de la maison qu’il quittera bientôt, Barack Obama inaugurait le nouveau Musée national de l’histoire et de la culture africano-
américaine. Dans cette immense bâtisse pour laquelle tous les billets ont déjà été distribués jusqu’en mars, des files de visiteurs, Noirs pour la plupart et de tous les âges, s’arrêtent devant la trompette de Louis Armstrong, le «ghetto-blaster» de Public Enemy ou la soucoupe volante de George Clinton. Un étage plus bas, une cellule du pénitencier d’Angola, en Louisiane, est reconstituée; sur un panneau, il est inscrit qu’un homme noir sur trois aux Etats-Unis connaîtra la prison. On ignore si, devant ce diorama tragique, Obama a chanté «Amazing Grace».


L’ère Obama en quatre albums

Jay Z & Kanye West, «Watch the Throne» (2011): deux empereurs de la musique noire pour ouvrir un nouvel âge.

Bruce Springsteen, «Wrecking Ball» (2012): l’album de la chute, la classe moyenne blanche déprime.

Kendrick Lamar, «To Pimp a Butterfly» (2015): le hip-hop quand il ouvre sur un siècle d’histoire américaine.

Beyoncé, «Lemonade» (2016): l’album le plus politique de la très chère amie d’Obama.

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