Exposition

Barbara sans égale

La Philharmonie de Paris dresse un portrait captivant de la «dame en noir», dévoilant derrière la figure publique un personnage troublant pour qui l’art servait à dépasser ses traumas. Une exposition à voir absolument

Depuis son inauguration en 2015, la Philharmonie de Paris aura aligné les propositions de rang. De l’événement David Bowie is à Jamaica Jamaica!, l’institution ausculte à travers ses expositions l’héritage musical et esthétique légué par la pop culture depuis les fifties. Pour cette raison, l’ouverture de Barbara nous laissa d’abord perplexe, tant on redoutait ce retour à la ligne qui avait autrefois prévalu à la Cité de la musique, quand les trajectoires de Dylan ou Gainsbourg s’y examinaient dans un souci patrimonial. Mais rien de cela ici. Vingt ans après sa mort, la chanteuse se découvre en aventurière et pionnière, féministe et moderne.

Itinéraire tragique

De la «dame de minuit», on se souvient de quoi? De chansons bouleversantes («Nantes», «Marienbad», etc.), d’une autorité intimidante, d’une diction comme nulle autre, d’une silhouette longiligne aussi, qu’elle promena les dernières années, malade, sur la scène du Châtelet. Barbara: une icône dont on ignorait en vérité tout. C’est l’itinéraire tragique de Monique Andrée Serf, juive née à Paris en 1930, que l’on découvre dans cette exposition qui restitue les déménagements successifs, la fuite face aux nazis, l’inceste dont elle est victime adolescente, puis, après l’Occupation, les premiers cours de piano et de chant pris auprès d’une professeure du XXe arrondissement. La gamine des Batignolles a alors 16 ans. Quatre ans après, réinventée en Barbara Brodi, elle interprète Piaf ou Brel dans les cabarets bruxellois.

«Petits zinzins»

Elle était très tôt déterminée à devenir «une femme qui chante», explique Clémentine Deroudille, commissaire de l’événement. Des blessures qu’elle portait, elle a tiré une force inouïe, choisissant de vivre comme un homme: faisant ses choix de carrière, vivant ses amours sans ambages. C’était une attitude radicale à une époque où une chanteuse se devait de suivre les règles admises de la féminité. Cheveux bruns coupés court, foncièrement timide, ne faisant aucun effort particulier pour se rendre aimable, Barbara détonne. Et chante son intimité avec une sensualité jusque-là jamais vue. Car c’est là un point crucial lorsqu’il s’agit d’elle. «Dans le paysage de la chanson française du XXe siècle, Barbara est l’unique artiste à être passée du rôle d’interprète d’autres auteurs ou compositeurs à celui d’auteure-compositrice-interprète, affirme Clémentine Deroudille. Après elle, les femmes ont enfin cessé de chanter les mots des hommes.»

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Photographies rares, partitions, films, dessins, correspondance ou piano longtemps demeuré dans sa maison de Précy-sur-Marne: l’exposition offre à goûter ses trésors afin de mieux méditer sur l’itinéraire de la «longue dame brune». Pour autant, rien de spectaculaire ici, l’événement choisissant l’épure afin d’esquisser le portrait d’une femme qui vainquit ses traumatismes et s’affirma en héroïne libre, vibrante. «Bernard Serf, le neveu de Barbara, nous mettait souvent en garde Mathieu Amalric [réalisateur du faux biopic Barbara, ndlr] et moi, répétant: «Ne la réduisez pas à une figure meurtrie», explique Clémentine Deroudille. Il fallait poser sur elle un regard tendre. Que le velours qu’elle aimait tant devienne le fil conducteur par lequel il était possible de l’approcher, voyant dès lors comment elle bâtit une œuvre majeure fondée sur les épisodes de sa vie. Ces chansons magistrales – ou «petits zinzins», comme elle les nommait – qui ont exercé une influence décisive sur la culture populaire.»

Sobriété exemplaire

C’est «Dis, quand reviendras-tu?», «Göttingen», ou «L’Aigle noir», bien sûr. Des compositions directes, nues, terriblement puissantes, et qu’on redécouvre, ému, au gré de cette rétrospective à l’exemplaire sobriété. Son point final: un vaste espace où est reconstitué un peu du jardin de la maison de Précy-sur-Marne et face auquel trône une scène de concert. Un rocking-chair y attend. L’artiste l’utilisait alors qu’elle enregistrait l’album Seule (1981). La même année débutait son tour de chant à l’hippodrome de Pantin, plus tard démoli. Ironie: c’est sur ce même site qu’a été édifiée la Philharmonie.


«Barbara», Philharmonie de Paris, jusqu’au 28 janvier 2018.

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