roman

Barbara Loden a tourné un seul film, «Wanda», en 1970. Un roman raconte ses silences

«Supplément à la vie de Barbara Loden» est un livre sur l’opacité de l’être, les vaines tentatives de le percer à jour et la beauté désespérante du métier d’écrivain qui tente d’approcher malgré tout cette incandescence

Genre: Roman
Qui ? Nathalie Léger
Titre: Supplément à la vie de Barbara Loden
Chez qui ? P.O.L, 150 p.

C e devait être une ­notule dans un dictionnaire de cinéma. Une notule objective, comme peuvent l’être les notules idéales, sur la cinéaste et actrice américaine Barbara ­Loden et son unique film, Wanda , tourné en 1970. Mais tout déborde, tout de suite, et Nathalie Léger fait un roman de tout ce qui dépasse de ce cadre de départ. Supplément à la vie de ­Barbara Loden est un livre sur l’opacité de l’être, les vaines tentatives de le percer à jour et la beauté désespérante du métier d’écrivain qui tente d’approcher malgré tout cette incandescence, ce point précis où les mots fuient.

Le livre s’ouvre sur une fine ­silhouette de femme que l’on devine dans l’obscurité, de loin. «On suit en plan très large cette miniature diaphane qui se déplace avec insistance sur l’horizon bouché», précise Nathalie Léger. La femme marche lentement dans un paysage de décombres. Le lecteur ne peut pas encore deviner qu’il s’agit sans doute d’une image du film, de Wanda , mais on le pressent. La description porte en elle la lenteur des images, la distance et l’étrange proximité de l’écran.

On se doute également que cette scène inaugurale est lourde de ce qui viendra ensuite. Qu’il sera question d’une femme face au désastre. Que le paysage qu’elle parcourt comme une ombre met à nu un abîme intérieur. Que cette femme qui marche obstinément dans les gravats résiste, en silence. A moins qu’elle ne s’enfonce. On comprend aussi que l’on ne s’approchera pas d’elle de trop près, qu’elle est en voie d’effacement, jusqu’à devenir un point aveugle sur l’écran, et que Nathalie Léger tient à cette distance, à cette incandescence qui fait qu’on ne peut plus voir.

Pour faire son film, à 38 ans, le seul qu’elle fera jamais, Barbara Loden s’est inspirée d’un fait divers lu dans le journal: une femme est condamnée pour un hold-up, son complice est mort. Au juge qui lui annonce la ­sentence, elle dit: «Thank you.» Barbara Loden expliquera qu’elle a été bouleversée par ce «merci», par le fait de préférer l’enfermement à la vie. Quand les journalistes s’étonnent qu’elle ait choisi d’incarner elle-même celle qu’elle appellera Wanda alors qu’elle aurait pu, pour un premier film, faire appel à une ­actrice et se concentrer uniquement sur la réalisation, Barbara Loden explique, presque en s’excusant, qu’elle était la mieux placée pour le faire, «I was the best for it».

Wanda , c’est donc l’histoire d’une femme qui se raconte au travers d’une autre femme. ­Barbara Loden se reconnaît, même si elle ne le dit pas. Plus précisément, elle semble reconnaître un état, qu’elle connaît intimement et qu’elle restitue dans ses images. Pas de mots sur cette sensation de vide, d’abandon. Cette incapacité à tenir son rôle de mère, d’épouse, de femme. Cette fatigue. Cette peur diffuse des colères de l’homme. Cette attente du regard de l’homme.

Nathalie Léger, à son tour, entre dans la danse du miroir. Ecrire sur Barbara Loden et Wanda, c’est questionner cet état, ou du moins capter les miroitements, laisser entendre les silences. C’est ce qui devrait transparaître dans la notule, idéalement. De façon délicate et drôle au début, la mère de la narratrice questionne sa fille: «C’est si difficile de raconter simplement une histoire?» Et la fille de s’en sortir comme elle peut. Elle fera de même devant l’éditeur du dictionnaire de cinéma qui lui enjoint de ne pas prendre tout cela «trop à cœur».

Et puis, petit à petit, l’histoire de la mère, de sa séparation avec le père, de l’hébétement après le jugement de divorce, émerge. Et les échos avec la marche silencieuse de Wanda, son embrasement dans le soleil du soir, se font entendre. Sans forcer. Par simple résonance.

Ecrire une notule, c’est difficile. Tous ces renoncements à accepter, ces codes à respecter. Tant de choses à dire pourtant, d’émotions à partager. A l’image de la vie même. Le roman capte ces deux pôles: abandon-action, ­égarement-ressaisissement. Pour parvenir à dire ces personnages qui s’abandonnent au silence, l’écrivain soulève des montagnes de documentation, mène de vraies enquêtes jusqu’à l’épuisement. Les quelques éclats collectés au bout du compte valent de l’or.

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Jean-Luc Godard

«Détective»

Extrait d’un dialogue du film cité en exergue de «Supplément à la vie de Barbara Loden»

«Et ça, c’est trop transparentou pas assez?– Ça dépend si vous voulez montrerla vérité.– C’est commentla vérité?– C’est entre apparaître et disparaître»
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