Chanson

Barbara, une voix dans la nuit

Mélancolie faite femme, elle a chanté les passions et les brûlures de l’existence avec une gravité peu commune. Ses mots et ses mélodies continuent de nous accompagner

Dans les années 1930, la petite Monique Serf imaginait qu’elle était une «pianiste chantante». Il n’y avait pas de piano à la maison: qu’à cela ne tienne! Elle tambourinait des musiques sur la table en miaulant des heures durant jusqu’à ce que les «briseurs de rêve», cette race honnie, lui enjoignent de mettre le couvert, raconte-t-elle au début de son autobiographie inachevée, Il était un piano noir… Mémoires interrompus. La fillette au clavier imaginaire n’a jamais dévié de sa voie: être chanteuse.

Mais sa famille est pauvre et elle n’aura son premier piano qu’à 29 ans. Les déménagements incessants, souvent à la cloche de bois, qui ponctuent son enfance deviennent dramatiques pendant la guerre. Les Serf sont juifs et les enfants (Barbara a une sœur et deux frères) sont transbahutés entre différentes familles d’accueil.

A la fin de la guerre, l’adolescente plaque l’école et obtient l’autorisation de prendre des cours de chant. Commence une période de bohème et de vache enragée. L’aspirante chanteuse apprend les rudiments de l’art vocal et du piano. Elle connaît la faim, le froid et la solitude. Mais aussi la solidarité.

Elle tente sa chance en Belgique, mène une vie clandestine et miséreuse. Animée d’une force incroyable, elle résiste au désespoir et tombe sur des voyous au grand cœur prêts à lui allonger un billet, comme Monsieur Victor, qui fera l’objet d’une chanson.

Valses tristes

Au cours de ces rudes années d’apprentissage, elle écoute son corps. «J’ai commencé à sculpter, à modeler cette matière vivante qui m’avait été donnée.» Monique Serf s’affranchit, elle devient Barbara. En définissant son personnage, elle accède au verbe:

«Tout à coup, les mots se sont mis à circuler par ma bouche, par mes veines, par mes muscles, et tout mon corps a pu chanter de la racine des cheveux jusqu’au bout des doigts, et j’ai pu projeter mes émotions au rythme de mon souffle.»

Elle court le cachet dans les cabarets Rive gauche, notamment L’Ecluse, consolidant la maîtrise de ses instruments et de son écriture. Elle compose ses premières chansons, «Dis, quand reviendras-tu?», «Nantes», qui font forte impression. En 1964, elle assure la première partie de Georges Brassens à l’Olympia et accède au panthéon de la chanson française.

«Est-ce que l’on décide de chanter ou n’est-ce que pas plutôt une longue et très belle maladie que l’on porte en soi sans jamais parvenir à en guérir tout à fait?» s’interroge Barbara. Ses chansons de porphyre et d’ébène témoignent toutes d’une passion, d’une déchirure. Valses tristes, tangos frissonnants ou cantiques tragiques, elles tiennent la «note bleu marine» pour dire les petits matins blêmes et les aubes radieuses, ceux qui ne sont plus et les souffrances de l’amour.

Elles ressemblent aux «berceuses que ma mère ne me chantait pas», comme dit un fan dans le film de Mathieu Amalric. Elles suscitent des réactions passionnelles. Le public la vénère, la couvre de fleurs et de cadeaux. En concert, des femmes ôtent leur alliance pour la lui offrir.

«Clown blanc habillé de noir», Barbara a des airs et une voix de tragédienne. Mélancolie faite femme, elle apprécie néanmoins le rire et la légèreté, quand la joie revient, quand la note funèbre s’efface devant des «la la la» grisants. Femme libre mariée à son art, elle n’a jamais fondé de famille.

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Les chansons de Barbara relèvent de l’intime. On ne les chante pas sous la douche, on ne les beugle pas en fin de soirée. C’est un jardin secret fréquenté par ceux qui ont le mal de vivre. Curieusement, ces mélodies familières se refusent à la mémoire.

Mathieu Amalric a observé le phénomène: «C’est vrai. On n’arrive pas à les apprendre. Je crois que si on oublie de retenir les mots de Barbara, c’est en raison de la chaloupe de son tempo. Elle ne connaissait pas la musique. Elle crée un tempo africain, incompréhensible. En l’écoutant, je pensais souvent à Nina Simone et au blues. Barbara est une blueswoman européenne. Elle nous saisit par ce suspens rythmique non orthodoxe, anormal.»

Chansons de novembre

Barbara a chanté à en perdre haleine. En 1981, elle sort Seule, son dernier disque en studio. En 1986, elle crée Lily Passion avec Gérard Depardieu. Elle consacre beaucoup de temps aux malades du sida. A force de s’immoler soir après soir, d’offrir son cœur ardent à quatre générations d’admirateurs, la chanteuse de minuit épuise ses forces. En 1994, à 64 ans, elle fait ses adieux à la scène et se retire dans sa maison de Précy.

Elle rompt son vœu de silence en novembre 1996 avec Barbara, «mon dernier enfant, mon dernier cri», dit-elle. Ces douze ultimes chansons s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre. Mais la voix est brisée. L’album se conclut sur le mot «novembre», et c’est l’automne de la vie. Le 24 novembre 1997, Barbara meurt des suites d’«un choc toxi-infectieux fulgurant». 

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