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Barbet Schroeder aux frontières du réel

L’auteur de «More» reçoit le Prix Maître du Réel à Nyon. L’occasion d’évoquer Rohmer, un gorille qui parle, un dictateur africain, Pink Floyd et le prix des sablés

Barbet Schroeder aux frontières du réel

Cinéma L’auteur de «More» reçoit le Prix Maître du Réel à Nyon

L’occasion d’évoquer Rohmer, un gorille qui parle, un dictateur africain, Pink Floyd et le prix des sablés

Bien sûr, à une ou deux reprises, Koko a lorgné du côté de la caméra. Pour finir, elle plonge son regard droit dans l’objectif, laissant entrevoir son âme velue et des mystères immémoriaux.

L’esthétique du cinéma désapprouve qu’un comédien regarde dans l’axe de la caméra. Mais Eric Rohmer s’en fichait. Son vieil ami Barbet Schroeder ne s’en formalise pas. Et Koko, le gorille qui parle, excellente actrice par ailleurs, s’en soucie comme d’une guigne. Après tout, on a bien le droit de zyeuter à 360°. Ces incartades aux conventions narratives mettent d’intéressants bémols à la suspension de l’incrédulité.

Visions du Réel a attribué le Prix Maître du Réel à Barbet Schroeder. La distinction n’a pas manqué d’intriguer. Car sur dix-huit longs-métrages, le lauréat n’a réalisé que quatre documentaires, à savoir Général Idi Amin Dada: autoportrait (1974), Koko le gorille qui parle (1978), The Charles Bukowski Tapes (1987) et L’Avocat de la terreur (2007). Le festival nyonnais s’égare-t-il?

En recevant son sesterce frappé d’une perchette, le cinéaste définit son rapport au réel, forcément ambigu. «D’abord, le maître du réel, c’est Dieu lui-même; nous, nous sommes des esclaves du réel.» Il rapporte aussitôt cette boutade de Picasso: «Je suis comme Dieu: je fais beaucoup d’erreurs», et assène son credo: «Il faut s’opposer au réalisme, qui est un artifice, pour chercher la vérité du réel, qui se cache parfois dans le rêve et la fiction.»

D’origine suisse, né à Téhéran en 1941, grandi en Colombie, établi à Paris où il fréquente dès l’adolescence la Cinémathèque, Barbet Schroeder est un compagnon de route de la Nouvelle Vague. Il a été l’assistant de Godard, le producteur de Rohmer, mais, «déterritorialisé dès le départ», il ne s’est jamais senti 100% Français, comme ses camarades. Il a toujours pris soin de fuir les honneurs et les jurys.

Pour avoir dirigé Bulle Ogier, la femme de Barbet Schroeder, dans Un autre homme, Lionel Baier est habilité à prononcer la laudatio du cinéaste, «exemplaire» car il a su aborder «avec une égale hauteur le documentaire, la série télé (un épisode de Mad Men), le cinéma d’auteur (La Vallée, Maîtresse, Les Tricheurs…), le cinéma hollywoodien (Le Mystère von Bülow, J. F. partagerait appartement). Il a toujours été là où la vie se trouvait.» Il a même été acteur, chez Rohmer ou chez Tim Burton – le président de la République française dans Mars Attacks !, c’est lui…

Le rapport au réel sous-tend la master class. L’exercice s’articule autour de cinq films, cinq clés. Dans La Boulangère de Monceau, le premier des Contes moraux d’Eric Rohmer, on voit le jeune Barbet entrer acheter un sablé. Prix du biscuit en 1963: 40 FF. Voilà déjà une implication du documentaire dans la fiction.

Schroeder mentionne le «fétichisme du réel» qui caractérise Rohmer. Il rappelle le poids de l’argent dans la création, de la précision comptable de Stendhal dans Le Rouge et le Noir à l’économie du cinéma. Il a fondé Les Films du Losange pour produire les œuvres qui lui sont chères, il sait que le prix d’une journée de tournage à Hollywood peut revenir à quelque 150 000 dollars.

En 1974, Barbet Schroeder tourne Général Idi Amin Dada. Il est allé trouver le dictateur ougandais et lui a dit: «Je fais votre portrait. C’est vous qui faites le film.» La nuit, il lit toute la presse locale. Le matin, il va prendre les ordres au Ministère de l’information et laisse Idi Amin Dada parader devant la caméra.

«Pour un public ougandais, le film aurait été fort ennuyeux: tout ce qu’on y voit, il l’avait déjà lu dans les journaux.» Pour un public occidental, c’est un effrayant portrait de potentat mégalomane. Le cinéaste rapporte de sinistres anecdotes de tournage: un réalisateur de la télévision exécuté suite à un impair, l’électricité qui manque quand les crocodiles n’arrivent plus à manger les cadavres et que ceux-ci bloquent les turbines…

Le tyran lance un défi à quelques ministres: le premier de l’autre côté de la piscine. Comme par hasard, c’est lui. «J’ai gagné!» se rengorge le colosse d’ébène, qu’applaudissent les courtisans. Il exhale la dangerosité. En 2006, Kevin Macdonald tourne Le Dernier Roi d’Ecosse, avec Forest Whitaker dans le rôle d’Idi Amin Dada. Pour le réalisateur britannique, le documentaire de 1974 est devenu une image du réel qu’il remet en scène, tirant le personnage-titre du côté de Shakespeare, alors que Barbet Schroeder avait Ubu en tête.

Dans La Vallée, le réel et la fiction se mélangent de façon indissoluble. Bulle Ogier cavale dans un vaste espace où se déroule une grande célébration. Dix mille figurants en costume? Non, les participants d’un rituel religieux en Nouvelle-Guinée. Le cinéaste incruste ses personnages de fiction au sein de cette gigantesque cérémonie.

Le documentaire le plus pur recèle des traces de fiction, apprend-on à propos de Koko le gorille qui parle, consacré à une jeune guenon apprenant à communiquer en langage des sourds-muets. Comme il est impossible d’introduire un micro dans la cage d’un singe sans qu’il cherche à s’en emparer, la primatologue avait été munie d’un micro-cravate enregistrant chacun de ses mots. Mais Koko cesse d’exister. C’est un bruiteur qui lui a rendu une présence sonore.

Ce compromis peut être vu comme une réminiscence du projet originel: une fiction, d’après un scénario de Sam Shepard, qui aurait suivi Koko jusqu’en Afrique. Mais Barbet Schroeder, qui n’a jamais fait de films d’époque car il a besoin de croire que ce qu’il voit dans la caméra «existe vraiment», ne pouvait admettre de travailler avec des comédiens dans des peaux de singe. L’histoire se terminait au Rwanda, comme Gorilles dans la brume des années plus tard…

En 1969, Barbet Schroeder réalise son premier long-métrage, More. Ce film culte transcendé par la musique de Pink Floyd s’attache aux pas d’un jeune couple sombrant dans l’enfer des paradis artificiels. La maison d’Ibiza où vivent les amoureux sert à nouveau de décor dans Amnesia, avec Marthe Keller, qui sera présenté à Cannes. Cette fiction gravite autour des mystères de la mémoire. Or la maison est celle de la mère de Barbet Schroeder, avec tous les souvenirs qu’elle contient. La vérité du rêve se cache parfois dans le réel. Le Maître du Réel a amplement mérité son prix.

Rétrospective Barbet Schroeder. Cinémathèque suisse, Lausanne. Jusqu’au 24 avril.

«D’abord, le maître du réel, c’est Dieu lui-même; nous, nous

ne sommes que les esclaves du réel»

Barbet Schroeder a su aborder avec une égale hauteur la série télé, le documentaire, le cinéma d’auteur…

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