Jusqu’en 2017, un mystère absolu entourait l’origine des Barbus Müller. Généralement sculptés dans la pierre volcanique ou le granit, ces personnages de 60 à 70 centimètres de haut, aux yeux écarquillés, à la tête proéminente et à la bouche béante semblent surgir de nulle part. Diverses provenances leur ont été attribuées: Océanie, Afrique, île de Pâques… «C’est une des grandes forces de ces sculptures: on ne savait rien d’elles, ni leur origine, ni qui les avait faites, et ce pendant très longtemps. Le mystère crée la curiosité et donc l’engouement, commente Bruno Montpied. Il y a plus de quarante ans, j’étais étonné de découvrir des œuvres que je considérais comme de l’art populaire insolite dans un musée d’art primitif. Ça a été le début de mon intérêt pour les Barbus Müller

Bruno Montpied est écrivain, peintre et chercheur. En 2017, il décide finalement d’enquêter sur l’origine de ces statues, qui ne pouvaient provenir, selon lui, que de France. Il avait vu juste: après une expertise minéralogique, l’origine auvergnate des œuvres a rapidement été confirmée.

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A partir de ce premier indice, et grâce à des clichés sur verre montrant une cabane entourée de statues, Bruno Montpied identifie la géolocalisation précise des premières œuvres. Les statues viennent de Chambon-sur-Lac, dans le département du Puy-de-Dôme, et ont été façonnées par Antoine Rabany (1844-1919), surnommé «le Zouave» en référence à son appartenance à un bataillon de chasseurs.

Encore des zones d’ombre

Après quelques recherches et divers témoignages recueillis, Bruno Montpied décide de «tirer les fils de la tapisserie» et découvre qu’Antoine Rabany était un militaire devenu paysan, qui a commencé la sculpture en autodidacte.

C’est à partir de 1907 que «le Zouave» paraît avoir entrepris sa production des Barbus Müller, qui ne portaient pas encore ce nom. «Il exposait ses œuvres au bord de la route en espérant pouvoir les vendre à des touristes curieux. Dès 1908, les statues ont commencé à être vendues et à partir dans toute la France», explique Bruno Montpied. Antoine Rabany, alors âgé de plus de 60 ans, aurait produit entre 1907 et 1919 (date de son décès) une moyenne de quatre Barbus par an, ce qui permet une estimation totale d’une cinquantaine de pièces. «On espère, avec cette exposition, faire apparaître d’autres statues pour en savoir encore plus. Il réside encore des zones d’ombre sur l’ampleur du travail de l’auteur.»

Point de départ de l’art brut

En 1945, Jean Dubuffet découvre les pièces appartenant à Josef Mueller. Il fait photographier ces objets, les observe et décide de les nommer «Barbus Müller». Une appellation inspirée par la barbe qu’arborent quelques pièces, et par le nom de Josef Mueller. Quelques années plus tôt, en 1939, le collectionneur avait acquis un lot de sept statues, pensant qu’elles appartenaient à des cultures lointaines.

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Dubuffet décide de consacrer une publication aux statuettes. Il y développe aussi le texte qui fonde son concept d’art brut. Lorsqu’il voit pour la première fois les Barbus Müller, il les classe parmi les «œuvres spontanées», produites par des artistes autodidactes et méconnus, sans influence artistique avérée. Une classification que rejoint Bruno Montpied. «On a pu constater qu’une vague d’artistes venant de milieux modestes créaient un art populaire toujours plus individualiste. Les Barbus Müller entrent dans la même catégorie que les statues naïves de François Michaud dans la Creuse ou les rochers sculptés de l’abbé Fouré, par exemple.»

Un regain

Si les Barbus Müller font aujourd’hui l’objet d’une exposition, ils ont longtemps été mis de côté. D’autres créateurs d’art brut comme Wölfli ou Aloïse étaient plus prisés. Aujourd’hui, les statues peuvent se vendre jusqu’à 50 000 euros pièce, d’après Bruno Montpied.

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L’engouement autour de l’art brut s’explique, selon le chercheur, par une forme de lassitude devant l’art contemporain, trop peu accessible. «Quand on va voir la collection du musée à Lausanne, on est évidemment sidéré et marqué à vie. L’art contemporain ne procure pas les mêmes sensations et reste parfois d’une grande cérébralité.»

L’exposition genevoise réunit 20 Barbus Müller provenant du musée, mais aussi de la Collection de l’art brut et de particuliers. Elle montre également une sélection d’œuvres de Jean Dubuffet et sonne comme une marque de reconnaissance des découvertes de Bruno Montpied. Qui confie: «C’est certainement le moment le plus éclatant de mes recherches.»


«Les «Barbus Müller» – Leur énigmatique sculpteur enfin démasqué!», Musée Barbier-Mueller, Genève, jusqu’au 1er novembre.