Avec Le labyrinthe des esprits, Carlos Ruiz Zafón achève sa tétralogie du Cimetière des livres oubliés. Pour ceux qui n’auraient pas encore succombé au charme de ce feuilletoniste aguerri, sachez que ce «cimetière» est une sorte de cathédrale, cachée dans les sous-sols de Barcelone, où se réfugient les ouvrages en déshérence, en attente du lecteur prédestiné qui leur redonnera vie.

Ce n’est pas dans ce temple de la littérature qu’on risque de trouver les livres de l’«auteur espagnol le plus lu au monde», traduit en plus de trente langues. Zafón, né à Barcelone en 1964, vit en Californie et, en bon scénariste, il sait se mettre en scène avec des moyens hollywoodiens. Les quatre volumes du Cimetière peuvent se lire comme une grande saga, ou séparément – des passages explicatifs renseignent les novices. L’ombre du vent (2004), Le jeu de l’ange (2009), Le prisonnier du ciel (2012) se déroulent dans la «ville des prodiges» entre les années 1920 et la fin des années 1950. L’atmosphère oscille entre le thriller politique et le genre fantasy, qui imprègne aussi les trois volumes du Cycle de la brume. Le labyrinthe des esprits se déroule pendant l’hiver 1959 – enchâssé dans deux passages situés en 1992. Ceux-ci s’intitulent «Le livre de Daniel» et «Le livre de Julián», ce qui leur prête un caractère biblique.

Livre dans le livre

Comme dans toute bonne série, on retrouve dans Le labyrinthe… les personnages des titres précédents. Les Sempere sont libraires de génération en génération. Le père, Juan Sempere, a perdu sa femme, Isabella, dans des circonstances mystérieuses dont le secret hante leur fils, Daniel. Père et fils gèrent la boutique avec Bea, la femme de Daniel. Ces deux ont un petit garçon, Julián. C’est lui qui écrira le livre de sa famille. Au début du récit, il découvre la lecture et semble obsédé par les romans d’un certain Victor Mataix, dont une saga intitulée Le labyrinthe des esprits. Il en est au tome VII. Livre dans le livre, auteur mystérieusement disparu ainsi que la plupart de ses romans, mise en abyme: Zafón met ses pièces en place.

Lire aussi:L'homme qui brûlait les livres

Les livres de Mataix vont jouer un rôle essentiel, à côté de ceux d’un autre écrivain disparu, Julián Carax, auteur, lui, de L’ombre du vent, et d’un troisième maudit, Daniel Martín. Toute la saga est construite sur une mythologie du livre – dangereux pour qui l’écrit et qui le lit, formateur, révélateur, salvateur. On pense à Umberto Eco, bien sûr, et plus lointainement à Borges et un peu à Harry Potter.

Alice au pays des horreurs

A la famille Sempere, il faut ajouter Fermín, personnage picaresque au langage alambiqué, amateur de Sugus, doué d’un flair infaillible pour les ouvrages de valeur et doté de nombreuses vies qu’il met volontiers en danger. Et surtout, nouvelle venue dans l’aventure, Alicia Gris. Une Mata Hari aux yeux verts, qui a survécu par miracle aux bombes de la guerre civile et en garde des cicatrices douloureuses. Cette orpheline a connu une enfance à la Dickens – pensionnat inhumain, puis délinquance de rue dans une bande de voyous. Elle devient agent secret sous la houlette d’un haut fonctionnaire, un certain Leandro, un dandy raffiné et pervers qui l’a tirée de la rue.

Chaque livre, chaque tome que tu vois a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et ont rêvé avec lui. Toutes les fois qu’un livre change de main, toutes les fois que quelqu’un parcourt ses pages, son esprit grandit et devient plus fort 

Nouvelle Alice au pays des horreurs, Alicia enquête selon des méthodes peu orthodoxes, manque mourir souvent, ressuscite facilement et n’hésite pas à liquider ceux qu’elle ne parvient pas à circonvenir avec son charme et sa ruse. On lui impose un policier désespéré – ce sont les meilleurs –, un nommé Vargas, avec lequel elle finit par faire une fine équipe.

Enfants volés

Le récit tourne autour de la disparition de Mauricio Valls. Ancien directeur de la prison de Montjuich, il occupe désormais un poste ministériel important. Exécutions sommaires, assassinats politiques, empoisonnements, affaires d’argent, vengeances: les raisons d’en vouloir à Valls ne manquent pas et il paiera ses exactions au prix fort. Il y aura beaucoup de morts, des méchants et des bons aussi. Des vies brisées, des histoires d’amour éternel, des trahisons et des loyautés.

Lire aussi:José Maria Galante: «L’Espagne doit déterrer son passé»

Le récit vogue entre les époques par coups de théâtre ou de chance. Zafón tire ses fils avec une telle habileté qu’on glisse par-dessus quelques incohérences. On finit par en oublier le trou noir tapi au cœur du récit: le scandale des enfants volés sous le franquisme. Des opposants politiques de tout bord, d’autres qui faisaient obstacle aux affaires prometteuses ont été exécutés par le régime jusque dans les années 1980, leurs enfants ont été vendus par milliers à de riches familles. Cette affaire, qui préfigure les vols d’enfants pendant les dictatures militaires en Argentine, au Chili et en Uruguay, est un sombre héritage encore en cours de liquidation en Espagne.

Thriller haletant

Zafón, qui a grandi dans l’atmosphère délétère du franquisme avant de s’exiler aux Etats-Unis, thématise cet épisode mais sans vraiment s’y attacher: le côté thriller domine le politique. Et ça marche: ces «mystères de Barcelone» à la Eugène Sue réussissent à captiver pendant un bon moment. Même si Zafón est très bavard, qu’il manifeste un goût excessif des détails, qu’il ne craint pas de répéter les motifs – la résurrection de ceux qu’on croyait morts, par exemple – et qu’il s’égare trop souvent dans des digressions philosophico-sentimentales ou égrillardes faciles. Des images en noir et blanc, œuvres de grands photographes espagnols ou tirées des archives, ajoutent à l’atmosphère d’une Barcelone crépusculaire.


«Le labyrinthe des esprits», Carlos Ruiz Zafón, traduit de l’espagnol par Marie Vila Casas
Actes Sud, 848 pages.