Barnabé, Jean-Claude Pasche de son vrai nom, est d'abord connu pour son Café-Théâtre à Servion (VD) et pour les revues qui s'y déroulent et attirent, depuis plus de trente ans, 40 000 personnes par saison. Peu connaissent, en revanche, la passion qu'il voue à l'opéra (il a d'abord voulu devenir chanteur et suivi un stage à Bayreuth), à la musique classique (il court les concerts dans toute l'Europe) et à la musique… mécanique. Barnabé est en effet un fou d'orgue et plus précisément d'orgue de cinéma. Ce soir, la belle salle boisée de 480 places accueillera le public du premier Festival du film muet accompagné à l'orgue de cinéma.

Les films, sept chefs-d'œuvre des débuts du septième art (Steamboat avec Buster Keaton; La chair et le diable avec Greta Garbo; Le vent avec Lilian Gish, etc.), ont été choisis et prêtés par la Cinémathèque suisse et seront projetés à la vitesse d'origine. Quand à l'orgue de cinéma, le plus grand d'Europe avec ses 3500 tuyaux et le plus actuel puisqu'il a été entièrement informatisé, il représente pour Barnabé trente ans de passion, de travail et de voyages à travers le monde. Durant les quatre jours de festival, l'organiste Guy Bovet avec ses pairs Philippe Dubois et Alfred Pöschl, seront au clavier pour interpréter leurs compositions.

A quelques jours du jour J et pour donner un avant-goût des possibilités de l'instrument, Barnabé lance la machine qui fonctionne aussi en mode automatique. L'immense bête de cuivre, qui se déploie à nu, de part et d'autre de la salle, se met à vibrer. Après avoir été traversé par la puissance et la précision de l'orchestre symphonique, du jazz band, des 250 percussions, des sons de cours d'eau champêtres ou de fin du monde qui s'en échappent, on se retourne, estomaqué, vers Barnabé, et on lui demande de raconter.

«Un orgue de cinéma est la Rolls des instruments mécaniques», commence l'homme de scène. Au début du siècle, aux Etats-Unis, les salles de cinéma deviennent de plus en plus grandes. Les pianistes et leur petit instrument ne peuvent plus sonoriser des espaces à 6000 places. Apparaît alors l'orgue de cinéma, plus puissant que les orgues de concert grâce à l'augmentation de la pression de l'air dans les tuyaux. Le son de ce nouvel instrument se distingue de celui de son grand frère par son système de «vibrato». Il est également enrichi de nouveaux jeux (rangée de tuyaux chromatiques) imitant les instruments d'orchestre; d'un système de percussions automatiques et d'effets de bruitages. L'Europe et surtout l'Allemagne se mettent à construire ces instruments en série dès 1925. L'industrie se révèle florissante mais de courte durée puisque le cinéma parlant envahit les écrans dès 1928.

Barnabé est devenu un inconditionnel de l'instrument à longs tuyaux en 1955 à la suite d'un concert à l'abbaye de Mézières. En 1970, au gré d'une conversation dans un bar zurichois, il apprend que le mythique cinéma de la ville, l'Apollo, laisse croupir un vieil orgue dans ses combles. Pour le prix du cuivre, l'homme de théâtre en devient l'acquéreur. Dès lors, année après année, Barnabé travaille à son projet: rénover, agrandir et moderniser l'instrument: «Je ne veux pas en faire une pièce de musée mais un instrument en phase avec la création d'aujourd'hui. Il est essentiel pour moi de lui faire bénéficier des techniques de l'informatique musicale. Après avoir été, au fil des siècles, mécanique, pneumatique, électropneumatique, l'orgue est aujourd'hui électromagnétique, branché sur ordinateur et Internet», explique Barnabé, en rage contre les puristes qui entendent figer l'instrument dans son rôle liturgique actuel. L'EPFL et une société biennoise ont donc conçu un programme spécial pour l'instrument.

L'informatique permettra à l'orgue de Servion de scanner et d'archiver les rouleaux de papier perforé qui servaient de premiers enregistreurs au début du siècle dernier. 5000 rouleaux sont conservés dans le monde, Barnabé en possède un millier. Ces rouleaux ont ainsi enregistré Gerschwin, Ravel, Debussy, et beaucoup d'autres. Connecté à un sampler (échantillonneur de sons), l'orgue de Servion peut aussi séduire la nouvelle génération de musiciens. «J'aime trop l'orgue pour le laisser mourir dans les églises», glisse Barnabé qui regrette que les 500 invitations, envoyées dans les conservatoires de Suisse pour faire découvrir l'instrument, n'aient pas encore suscité de réponse.

Voix du Muet, du 22 au 24 mars à 21 h et le 25 mars à 14 h. Chez Barnabé, Servion. Tél. 021/903 0 903 et www.barnabe.ch